Une histoire de L’ÉTAT D’EXCEPTION

L’autoritarisme, où le libéralisme économique face aux processus démocratiques [Partie 1/2 : analyse générale]

Les différentes sociétés occidentales, d’une manière presque concomitante, sont en train de rogner progressivement mais radicalement les libertés publiques et individuelles. Elles n’étaient bien entendu pas irréprochables sur ce point, mais elles régressent actuellement d’une manière impressionnante et qui va en s’accélérant. Nous allons voir que cette involution des sociétés libérales était inévitable puisqu’elle est le produit d’une contradiction structurelle jamais résolue autrement que par une poussée de l’autoritarisme.

Origine historique de « l’État d’exception »

La notion « d’État d’exception », reprise fréquemment au XXIe siècle, par exemple par l’Italien Georgio Agamben qui depuis les lois contre le terrorisme l’analyse comme le mode de gouvernement principal des sociétés occidentales actuelles, a été conceptualisée par l’Allemand Carl Schmitt dans les années 1920. Bien des aspects de la pensée de Carl Schmitt sont abjects[1], mais il s’avère pourtant nécessaire de le relire aujourd’hui si l’on veut comprendre la situation politique présente. Carl Schmitt a développé le concept « d’État d’exception » tout au long des années 20, d’abord dans un livre consacré aux vertus de la dictature, jusqu’à une campagne de lobbying très active au début des années 1930. Il avait un réseau étendu et était très suivi dans les milieux conservateurs allemands ainsi que parmi les élites dirigeantes allemandes. C’est à cette période qu’il a commencé à exprimer la nécessité selon lui d’un « État fort », c’est-à-dire pour lui, un État en capacité de contrecarrer radicalement les avancées de la démocratie dans les pays occidentaux. Dans ses propos, il livre une analyse et une solution clé en main que certains qualifient, sans doute à raison, de « libéralisme autoritaire »[2].

S’il faut se pencher aujourd’hui sur le concept déjà ancien d’État d’exception, c’est qu’il correspond à des problèmes et des contradictions qui sont encore ceux du libéralisme aujourd’hui – du libéralisme en général et du néolibéralisme en particulier. Par ailleurs, une large partie des penseurs, de manière directe, et des acteurs, de manière indirecte, du néolibéralisme se sont réclamés de Carl Schmitt ou de ses arguments en faveur d’un « État fort ». Des penseurs de l’école de Chicago comme Milton Friedman, ainsi que des membres de la société du mont Pèlerin, ont en effet dit tout le bien qu’ils pensaient de l’expérimentation chilienne dans les années 1970 avec l’avènement de la dictature de Pinochet. Hayek autant que Röpke ont également dit tout le bien qu’ils pensaient de la dictature portugaise (1926-1974), ainsi que du régime sud-africain. Or, c’est cette pensée anti-démocratique qui a servi de modèle théorique à l’ordolibéralisme, qui est lui-même la matrice intellectuelle et juridique de l’Union européenne. Et cet ensemble théorique, juridique et pratique a pour objectif central de rendre la sphère économique étanche aux pressions démocratiques et sociales, c’est-à-dire aux possibilités d’intervention de la communauté des citoyens sur leurs conditions de vie.

Le discours portant sur la nécessité d’un « État fort » pour une économie « saine » plonge donc ses racines dans la période qui précède le traumatisme européen du nazisme au XXe siècle. « État fort et économie saine », tel était en effet le titre de la conférence du 23 novembre 1932 donnée à Düsseldorf par Schmitt à l’occasion d’une importante convention patronale, devant mille cinq cent participants, pour l’essentiel des grands patrons allemands (triés sur le volet, rassemblant les poids lourds de l’économie allemande), des dirigeants politiques et des membres de la haute administration, car il avait su obtenir l’oreille de ces gens-là. À vrai dire ces derniers hésitaient déjà entre la solution hitlérienne, radicale mais lourde d’inconnus (en terme d’interventionnisme et d’éventuel « socialisme », celui inclus dans « national-socialisme ») et celle d’un autoritarisme moins révolutionnaire, comme celui défendu avec forces arguments savants par Carl Schmitt. Bien peu en tout cas tenaient à sauver le parlementarisme libéral, de toute façon rendu visiblement impuissant sous leurs yeux. Mais si Carl Schmitt est important à nos yeux, ce n’est pas pour sa compromission finale dans l’avènement du nazisme, mais plutôt pour son importance cette fois historique dans la pensée néolibérale, qui constitue l’armature idéologique de notre monde depuis 4 décennies.

Si le terme « État d’exception » entre en résonnance avec l’ambiance actuelle, (notamment à travers la politique anti-covid), il s’avère en réalité que les pays occidentaux sont sous la menace permanente d’un « État d’exception » depuis déjà un siècle (en exceptant, du moins pour beaucoup de pays occidentaux, la stratégique et longue parenthèse d’après-guerre), chaque nouvel épisode prenant une forme différente, plus ou moins tragique pour les peuples, mais ayant le même objectif. Pour comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui, il faut donc prendre en compte cette logique déjà ancienne : la contradiction entre libéralisme économique et poussée démocratique semble ne pouvoir être levée que par des solutions autoritaires à un moment donné. Les trois décennies d’après-guerre doivent être considérées comme une parenthèse dans cette logique globale. Le néolibéralisme qui s’en est suivi a pris acte de l’échec du libéralisme parlementaire, celui de l’entre-deux guerre comme celui de l’après-guerre, pour contenir structurellement les pressions démocratiques et sociales, et a engagé plus récemment une tentative encore plus radicale dans ce sens, sur des bases en grande partie renouvelées.

La logique actuelle de l’État d’exception

En principe, l’État d’exception consiste à lever le droit ordinaire face à une situation exceptionnelle, le temps de régler cette situation. C’est ce principe qui a intéressé Carl Schmitt. Dans ses ouvrages, il prend pour exemple la loi romaine qui prévoyait qu’en cas de guerre extérieure ou civile, ou de grand danger, les dirigeants romains étaient habilités à suspendre, le temps d’y faire face, toutes les lois ordinaires, c’est-à-dire à instaurer la dictature. La loi prévoyait qu’une fois le danger écarté, les lois ordinaires devaient être rétablies. Pour lui, pour être fort, un État doit être indépendant des forces sociales qu’il encadre et doit dépolitiser la société lorsque des composantes de cette dernière prétendent imposer à l’État son agenda, en le mettant à son service, notamment sur les stratégiques questions économiques et sociales. C’était l’idéal de Carl Schmitt, pourtant formellement opposé au libéralisme politique, mais c’est aussi et de tout temps celui des économistes libéraux et néolibéraux (les différences entre ces 2 composantes historiques du libéralisme étant ailleurs).

Quelle est la nature du moment que les pays occidentaux sont en train de vivre sur le plan des libertés publiques et individuelles ? Après les attentats du World Trade Center du 11 novembre 2001, la « lutte contre le terrorisme » aux États-Unis a été l’occasion pour la classe dirigeante américaine de faire passer un certain nombre de lois parfaitement contradictoires avec la protection de ces libertés. Et ces lois ne furent pas cantonnées dans le temps à cette période particulière mais figurent toujours parmi les lois américaines actuelles. Depuis cette date, partout dans le monde occidental, la logique suivie est la même : les lois liberticides passées dans un contexte exceptionnel perdurent ensuite parmi les lois ordinaires dans le contexte ordinaire. L’on constate depuis 2001 que les lois passées dans un moment de panique collective, de grande peur, de grande émotion (que cela soit justifié ou pas, instrumentalisé ou pas), restent.

Et les citoyens finissent par l’oublier. Ils oublient que les anciennes protections des libertés n’agissent plus pour toute une catégorie de situations devenues juridiquement très floues, soumises à l’arbitraire du gouvernement en place. Les dirigeants disposent ainsi d’un arsenal juridique toujours plus important, dont ils peuvent user selon leurs besoins du moment, contre une catégorie de citoyens ou contre un individu en particulier qui a eu l’heur de leur déplaire ou de les inquiéter. Cela était déjà arrivé avant cette période, mais les dirigeants disposent à présent d’un véritable boulevard juridique pour contraindre les libertés de base dont pourtant l’on est censé disposer dans un État qui se dit libéral. Mais le modèle de l’instrumentalisation des attentats du 11 septembre ne se limite pas à cette occasion de se libérer des garanties ordinaires des libertés individuelles. C’est aussi la matrice d’un récit hégémonique officiel des évènements et de la manière, radicale, d’y faire face, unanimiste, ne tolérant plus la contradiction, et mobilisant tous les médias afin de bâtir ce récit collectif et officiel unique. Le lien entre les attentats, ses causes, la levée indéfinie des libertés individuelles et la guerre en Irak et en Afghanistan était pourtant extrêmement spécieux, pour dire le moins. Mais comme disent les Anglais, qui sont les inventeurs du pragmatisme, la preuve du pudding c’est qu’on le mange. Et puisqu’il fut avéré à cette occasion que l’on pouvait exploiter une situation exceptionnelle pour surveiller quasiment sans limites sa propre population et imposer une politique arbitraire en désarmant toute contestation et tout contre-pouvoir, le tout sur la durée et en toute impunité, la leçon magistrale porta ses fruits.

Si c’est la question du terrorisme qui a débuté la séquence dans laquelle nous sommes, nous allons voir que d’autres questions ont pris le relais : covid, Ukraine, climat, énergie… Mais avant d’aller plus loin, il faut souligner que notre propos ici n’est pas de discuter de ces questions. Il ne s’agit pas d’en nier la gravité ou la réalité, mais de dire que, dans le fond, les dirigeants se contre-fichent de ces problèmes (ce n’est pas vrai pour l’Ukraine, puisque l’objet est de se débarrasser d’une des seules puissances sérieuses à leur résister, à savoir la Russie poutinienne). Ils construisent un narratif officiel sur la base de ces problèmes mais dans le but de les instrumentaliser. Et tel est notre sujet ici, quoi que l’on pense par ailleurs du fond de chacun de ces problèmes. Ce narratif officiel, une fois mis au point, est alors imposé aux médias de masse qu’ils contrôlent désormais indirectement pour l’essentiel, soit par le biais de leur propriété capitalistique (ils sont détenus par de très riches détenteurs de patrimoines financiers ayant intérêt, généralement, à cette instrumentalisation) soit par le biais de leur financement public. Ce même narratif est aussi imposé depuis la Covid aux réseaux sociaux, pourtant généralement détenus par des libertariens, qui ont dû se plier à la volonté officielle de censure s’ils ne voulaient pas être démantelés en utilisant les lois anti-monopoles (et chacun finalement y trouvant son compte). Étaient alors diabolisés tous ceux qui n’épousaient pas docilement cette mise en récit hégémonique, et parfois mis au ban de la société, par le biais des « passeports » internes fichant puis filtrant chaque citoyen sur la base de sa docilité sociale, ou en supprimant leur revenu (en leur coupant l’accès à leur comte en banque comme au Canada de Trudeau, et/ou en les suspendant de leur emploi public sans leur donner droit à des revenus de substitution, comme pour les infirmières et les infirmiers). 

En France, l’instrumentalisation de la question du terrorisme est arrivée bien après celle qui a eu lieu aux États-Unis, puisqu’elle a commencé en 2015 avec l’attaque au Bataclan. C’est François Hollande, alors président de la République, qui s’est assuré que les lois exceptionnelles passées à l’occasion de cet évènement soient ensuite inscrites parmi les lois ordinaires. Et ces lois sont toujours en vigueur aujourd’hui. Comme aux États-Unis, l’évènement exceptionnel est passé mais les lois exceptionnelles perdurent. Lors de l’épisode « panique-covid », une série de mesures a été prise contre les libertés mêmes les plus élémentaires, mesures bien plus spectaculaire que celles prises dans le cadre de la lutte contre le terrorisme puisqu’elles ont porté tout à la fois sur les libertés de déplacement, les libertés de réunion, les libertés de manifestation, la liberté d’expression, etc., et ce directement à l’encontre de toute la population. À cette occasion, il a été considéré normal de filtrer les citoyens en fonction de leur statut « vaccinal » (en fait une substance expérimentale utilisant des techniques génétiques non maîtrisées et toujours en phase de test) à l’aide d’un passeport spécial. Pendant toute cette période, le gouvernement a légiféré dans le cadre d’un Conseil de défense ( ?!) lui permettant de garder secrets (pendant 50 ans…) les considérants sur lesquels reposaient ses décisions impactant spectaculairement toutes nos libertés de base.

Chacun aura pu remarquer que ces mesures très liberticides, inédites, n’ont pourtant rencontré qu’une faible résistance, très marginale. Le narratif officiel a présenté un scénario apocalyptique (en bref, nous risquions tous de mourir), narratif justifiant la prise de mesures exceptionnelles jamais vues en temps de paix. Et ces mesures ont été accompagnées d’une campagne de communication à caractère pédagogique, visant à montrer à quel point il était normal et salutaire dans un tel contexte de ficher, de suivre et de contrôler les données personnelles, et de juger les comportements individuels à l’aune des critères gouvernementaux établis dans le secret confortable, inviolable et durable du « conseil de défense ». « C’est la guerre » avait martelé E. Macron à cette occasion. Lorsqu’un gouvernement prend des mesures comme il s’en impose en cas de guerre, alors qu’il n’y a pas de guerre, tout démocrate devrait sérieusement s’inquiéter. Et cette quasi absence de résistance collective significative face à de tels abus de pouvoir n’est pas près d’être oubliée par les classes dominantes. Car elles ont vu qu’elles disposent ainsi d’une manière fort commode, fort rapide et presque sans limites de contrevenir à toute opposition politique et sociale. Elles auraient donc bien tort de ne plus y recourir. Il suffit d’avoir une bonne thématique anxiogène et de l’exploiter de manière hystérique mais hégémonique, si possible sur un nouveau sujet que les citoyens ne peuvent pas maîtriser dans l’instant, et de diaboliser immédiatement toutes les personnes refusant de rentrer dans l’hystérie collective créée par le pouvoir, ses médias de masse et les réseaux sociaux, désormais rendus dociles à ses réquisits les plus stratégiques.

La Guerre en Ukraine est arrivée fort à propos pour maintenir un climat d’État d’urgence – même si l’État d’urgence à proprement parler n’a pas été déclaré. Une vraie guerre, pensez donc ! L’ambiance a pu être maintenue d’autant plus aisément que cet évènement est survenu juste après l’épisode « panique-covid », et nous sommes passés directement d’un sujet hégémonique à un autre sans transition aucune. Le narratif officiel en est tout aussi anxiogène : « Il y a des barbares slaves à nos portes dirigés par un dictateur dérangé et sanguinaire, barbares et dictateur qui n’attendent que la bonne occasion pour nous envahir, pour l’instant c’est en Ukraine, mais c’est comme la Tchécoslovaquie en 1938 et si nous ne réagissons pas, blablabla… ». Relever que c’est bien mal comprendre les agissements et les intérêts de la Russie est un doux euphémisme, mais dans ces cas-là la réflexion froide et raisonnable n’a aucune place, encore moins le débat contradictoire et même le pluralisme de base (avoir le droit de penser autre chose et de le dire). Et on connaît les trésors de subtilité de la propagande de guerre, jamais avare d’épais mensonges et de manipulation généralisée des émotions de base.

Un autre sujet intéressant pour la stratégie des classes dominantes est celui de la « crise climatique »[3]. Lorsque l’ensemble des médias, l’ensemble de la classe dirigeante, et la plus grande partie des classes dominantes nous parlent tous les jours et toutes les heures de la « crise climatique », il est légitime de s’interroger sur leurs intentions. Car ces gens ne sont pas connus pour s’emparer des problèmes qui affectent l’intérêt général afin d’y répondre au mieux, même s’il faut pour cela contrevenir aux intérêts des plus puissants. S’ils s’emparent de ce sujet, c’est qu’ils y ont un intérêt, et on peut être sûr que ce n’est pas le nôtre. Et l’on ne peut que constater que la présentation qu’ils font du problème climatique ressemble – au niveau symbolique – à celui qu’ils font par ailleurs du terrorisme, de la guerre en Ukraine et (surtout) de la crise du Covid. En résumé, c’est une question de vie ou de mort, concernant le monde entier, engendrant logiquement angoisse collective et sentiment d’urgence extrême, un problème qui nous dépasse, qui ne nous permet pas le luxe de la lenteur et de l’imprévisibilité des processus démocratiques.

Lorsqu’on interroge les personnes qui sont les plus militantes (et souvent les plus inquiètes) sur les questions climatiques, on constate qu’ils ne défendent que très rarement une sortie de crise qui en passe par la démocratie. Tout au contraire, ils considèrent que, dans ce contexte, elle est un luxe qu’on ne peut pas se permettre, et que c’est d’abord la volonté de régler le problème qui importe. Pour eux, apporter une réponse est une urgence qui rend de fait superfétatoire tout processus démocratique. Contraindre ceux qui ne sont pas d’accord avec cette réponse, même s’ils sont majoritaires, est d’ailleurs une nécessité puisqu’il en va de la survie de tous… Cette logique symbolique, ses implications et ses possibilités d’exploitation intéressent donc particulièrement les classes dominantes et c’est vraisemblablement la raison pour laquelle elles s’emparent si volontiers de ce sujet, elles pourtant généralement si rétives à faire passer l’intérêt général devant les intérêts particuliers, notamment économiques. Il ne faut avoir aucune illusion sur ce point. Il suffit pour s’en convaincre de constater qu’elles n’ont en réalité jamais réglé les autres problèmes au prétexte desquels elles ont affaibli les libertés publiques et individuelles. La question du danger terroriste n’est pas réglée malgré leur « plan Vigipirate » en place depuis des années et sans cesse renforcé (et ne saurait l’être par ce biais bien sûr). La Covid n’a pas disparu malgré les confinements de la population en son entier, le « passeport sanitaire » et l’ensemble de leurs mesures liberticides. Ils ne règleront donc pas davantage la crise climatique, car ce qui les intéresse n’est, et ne saurait être, que ce qu’ils peuvent en faire pour favoriser leurs intérêts. C’est la raison pour laquelle le climat est devenu le point principal de l’agenda du Club de Davos, des GAFAM, de nombreux dirigeants de la Silicon Valley, d’une bonne partie des classes dirigeantes occidentale, des principaux think-tank américains et européens, de l’Union européenne… Nous savons que ça n’est pas le fond du problème qui intéresse tous ces gens-là. Leur véritable objectif est d’habituer les populations à des mesures « d’exception », anti-démocratiques et liberticides, dont ils pourront ensuite exploiter les moyens juridiques et le terrain idéologique pour imposer sans difficulté leur propre agenda néolibéral.

Parenthèse « psychosociologique » (plus ou moins rigoureuse)

Cette hypothèse relève-t-elle du « complotisme » ? C’est sans doute mal poser la question. Car il est difficile de faire naïvement confiance aux dirigeants « publics » et aux médias de masse dans un contexte où ces derniers sont eux-mêmes devenus structurellement hostiles et méfiants vis-à-vis de la majorité de la population. Dans la période actuelle, le plus probable est que la paranoïa se trouve d’abord, et principalement du côté des classes dominantes et dirigeantes, et qu’elle contribue désormais significativement à ses décisions. Car ces classes se méfient de plus en plus de la population et de ses réactions.

Paradoxalement, cette méfiance vient du fait qu’elles ont désormais tout le pouvoir. En effet, elles n’ont plus, depuis plusieurs décennies, celles de la mondialisation néolibérale, à faire face à des résistances en capacité d’établir un vrai rapport de force avec elles. De ce fait, elles ont progressivement perdu tout rapport direct avec le réel. Elles ne peuvent plus avoir de « retour » du réel par rapport à ce qu’elles désirent imposer à la société. Tout leur est a priori possible. Elles en ont logiquement, et progressivement, développé un sentiment de toute-puissance. Or, le pendant de la toute-puissance, c’est la paranoïa. Car lorsqu’on sait ne pas pouvoir être combattu frontalement, ouvertement, on s’attend à l’être de manière sournoise et détournée. Et le temps passant, cette inquiétude ne peut que grandir, sachant que personne n’accepte indéfiniment d’être totalement dominé sans chercher à se défaire de cette domination. Seule une surveillance de plus en plus serrée des dominés peut alors rassurer les dominants. Si la plupart des dictateurs qui arrivent à se maintenir dans la durée deviennent plus ou moins paranoïaques, c’est pour cette raison. Ils ne peuvent pas faire durablement confiance à ceux qu’ils ont soumis, par définition. Et du côté de la population, le « complotisme » est un sentiment inévitable puisqu’elle fait face à des dirigeants qui ont tous les pouvoirs, et qu’elle se rend compte progressivement que le gouvernement est le principal producteur de fake-news et d’annonces qui sont systématiquement prises à revers par la réalité. Au point que lorsqu’elle entend les grands médias et les gouvernants dire blanc, elle se dit que ça doit plutôt être noir. Et inversement. Si ce raisonnement peut paraitre binaire autant que rudimentaire, il indique le niveau de crédibilité de la parole publique aujourd’hui. Et ce n’est pas de la faute de la population, mais tout le contraire…

Les causes de la crise du libéralisme remontent à loin

Le libéralisme politique et économique est en crise depuis l’émergence des partis politiques de masse à la fin du XIXe siècle. Les partis politiques existaient antérieurement, mais il ne s’agissait que de partis « d’idées » incarnant les divisions idéologiques à l’intérieur du parlement. C’était des partis bourgeois, des clubs de notables qui n’avaient pas de militants ni de structure nationale, et qui n’exerçaient aucune contrainte réelle sur les votes des députés. L’apparition des partis politiques de masse a entièrement bouleversé la vie politique, sans rien changer des constitutions en vigueur. À la différence de leurs prédécesseurs, ils ont une dimension nationale et contraignante, car ils ne donnent investiture qu’aux personnes qui se plient à la discipline de l’organisation collective de leur parti au sein du parlement, et qui suivent strictement la ligne idéologique qui a fait leur succès parmi les électeurs (et non pas chez les députés).

Cette disposition change radicalement la donne du parlementarisme libéral qui, rappelons-le, avait pourtant été conçu précisément pour qu’il ne puisse pas y avoir de réel processus démocratique dans le cadre de la République bourgeoise. Le cauchemar des libéraux commence donc à ce moment-là. Même quand ces partis sont pourtant assez compatibles avec l’ordre libéral bourgeois, ils doivent désormais s’assurer le soutien d’une large partie de la population sur la base de leur ligne, publiquement débattue. On comprend l’effroi des classes dominantes allemandes dans le dernier tiers du XIXe siècle devant le premier parti politique de masse en Europe, le parti social-démocrate, se réclamant plus ou moins du marxisme. Le tout premier parti de masse en France est cependant, à la toute fin du XIXe siècle, le Parti Radical, parti de notables des campagnes et des villes moyennes, qui n’a pas vraiment le couteau entre les dents… Mais il lui suffira de demander la mise en place de l’impôt sur le revenu pour être déjà considéré comme dangereux par tout libéral qui se respecte. Car désormais avec cette nouvelle organisation de la vie politique, rythmée par des campagnes électorales publiques et nationales arbitrées par une majorité de citoyens, et un parlement majoritairement peuplé de députés tenus à une discipline de partis qui doivent leur succès à leur popularité dans les masses, le débat principal n’est plus dans le parlement, mais dans les médias et au sein même du peuple, qui se charge d’arbitrer in fine la ligne majoritaire que devra suivre le gouvernement parlementaire. Les partis « conservateurs » comme les partis « progressistes » doivent donc désormais impérativement avoir une ligne populaire s’ils veulent obtenir des postes. Pour les libéraux, dont le souci principal a toujours été de tenir les choix économiques en dehors des revendications sociales populaires, le parlement devient donc le lieu de tous les dangers. Il ne peut plus être le lieu de l’entre-soi des élites, qu’elles soient monarchistes ou républicaines. Sans compter que, concomitamment, de grands syndicats nationaux se structurent, autre grande innovation politique de l’époque avec celle des partis de masse. Et la révolution russe de 1917 va renforcer encore l’inquiétude de la bourgeoisie. C’en est fini apparemment de son monopole garanti des institutions publiques… La bourgeoisie occidentale prend conscience que le capitalisme peut être contesté de l’intérieur par des forces politiques organisées, et que cette contestation est rendue possible par le moyen du parlementarisme libéral lui-même.

Les classes dominantes vont alors commencer à défendre le principe d’un État de droit très particulier. Dans son principe initial, l’État de droit visait à donner aux citoyens des moyens juridiques pour contester certains abus de pouvoirs de la part de l’État ou du gouvernement. Mais dans la nouvelle version portée par les classes dominantes, l’État de droit consiste désormais en un arsenal juridique dont le but est d’encadrer très strictement les possibilités d’action du parlement. Cet arsenal est centré sur le droit constitutionnel. Tous les projets constitutionnels des classes dominantes depuis cette époque et jusqu’à aujourd’hui ont donc eu pour objectif principal de rendre le parlement plus étanche aux revendications démocratiques et sociales.

L’autoritarisme comme remède universel pour sauver l’autonomie de l’économie face aux poussées démocratiques

C’est sur cette question qu’intervient Carl Schmitt. C’est un juriste brillant qui connait sur le bout des doigts l’histoire et la théorie juridique du droit public et constitutionnel. Au début des années 1920, il publie un livre sur la dictature dans lequel il établit les bases théoriques de l’État d’exception – dont la dictature est un exemple historique. Il explique que la souveraineté consiste principalement à déterminer la situation exceptionnelle, déclenchant alors la possibilité de l’État d’exception, à l’occasion duquel le pouvoir aura tout lieu d’intervenir sans limite juridique pour déterminer ce qu’il faut faire. Quant à la politique, elle consiste principalement à désigner l’ennemi intérieur et extérieur. Il s’agit à notre sens d’une conception perverse, voire folle, à tout le moins fausse, de la souveraineté comme de la politique (cf. notre définition de la politique et de la souveraineté dans notre petit glossaire). Mais Schmitt est très lu, tant par des juristes que par des économistes et des sociologues. Surtout quand il développe l’idée du problème de l’État total quantitatif, qualifié aussi et pour cette raison d’État faible. Ce qu’il qualifie ainsi, c’est la tendance de l’État à étendre continuellement ses compétences sur des domaines dont on exigeait auparavant sa neutralité et son absence d’intervention volontariste, en particulier l’économique et le social (« quantitatif » et « faible » parce que, selon lui, cet État étend continûment sa surface d’intervention sans choisir lui-même ses thématiques et ses compétences, mais en suivant mollement telle ou telle demande sociale du moment, dans un processus qui n’a pas de fin). Pour les libéraux, et de manière générale pour les adversaires de l’État démocratique, celui-ci est donc une sorte de cancer qui s’étend et qui risque de politiser toute la société, notamment son économie, c’est-à-dire de produire ce qu’Hayek, qui suit ici le raisonnement de Schmitt de très près, mais avec ses propres mots, appelle la démocratie illimitée, sorte de totalitarisme qui finira par supprimer en son entier les libertés économiques et sociales. Schmitt considère « l’État total quantitatif » comme un État faible car incapable de résister aux poussées démocratiques. Il propose de le remplacer par un « État total qualitatif », un « État fort », c’est-à-dire en capacité de stopper net la politisation de la société, notamment en maintenant de force l’autonomie de l’économie (son autonomie face aux revendications sociales des salariés coalisés ou représentés politiquement bien sûr). Un tel État doit pouvoir stériliser toute demande de la société concernant l’économique et le social, y compris par la force. Il est total car il est en capacité de s’imposer sur toute la surface de la société, sans limites qui lui soient extérieures. Il est fort car il s’impose aux forces sociales, et non pas le contraire. Seule cette nouvelle structure institutionnelle et idéologique permet à ses yeux, et à ceux de ses nombreux lecteurs et auditeurs influents, de maintenir l’indépendance de l’économie par rapport aux demandes sociales dans un contexte de suffrage universel et de politisation de la société.

Lorsque la situation se dégrade en Allemagne avec la crise de 1929, Schmitt devient l’un des principaux conseillers du président Hindenburg et du chancelier Von Papen. Il les aide à trouver les moyens juridiques pour limiter les pouvoirs du parlement, pour faire passer en force la très impopulaire politique déflationniste, pour passer outre les contestations organisées que sont le parti communiste et le parti nazi, etc. Il n’est pas étranger, avec Brüning, à l’idée d’un coup d’État qui pourrait mettre le parlement sur la touche et imposer la politique déflationniste. Cette politique, en l’état, fait pourtant d’immenses dégâts sociaux qui favorisent la poussée électorale du parti d’Hitler et celle du parti communiste (dans une moindre mesure). Schmitt propose d’ailleurs l’interdiction de ces deux partis, raison pour laquelle on ne peut pas dire qu’il ait directement favorisé l’accès des nazis au pouvoir. Mais sur le plan idéologique, il a préparé les classes dominantes allemandes à la « nécessité » d’un État fort[4].

Les épisodes funestes du nazisme et du fascisme en Europe ont été un échec pour imposer durablement une forme d’État fort basé sur la terreur. Les effets de contexte combinés de l’après-guerre et de la guerre froide ont durant quelques décennies rendues invisibles les contradictions du libéralisme. Mais dès que ces effets ont commencé à se dissiper, elles sont réapparues. Et les vieilles solutions ont ressurgi. Sous le terme néolibéralisme se cache en réalité une nouvelle tentative d’autoritarisme, mais qui prend une autre forme, plus détournée et plus durable, donc plus efficace, que celle de la dictature.

La majeure part des pères fondateurs du néolibéralisme après la guerre ont en commun d’avoir commencé leur carrière à la fin des années 20 et au début des années 1930, à part Ludwig Von Mises et  Friedrich Hayek qui sont un peu plus vieux : Wilhelm Röpke, Alexander Von Rüstow, Walter Eucken, Franz Böhm, Alfred Müller-Armack, Gottfried Haberler, etc. On remarquera qu’ils sont tous, du moins pour les plus influents de la première génération néolibérale, et à part Lionel Robbins, Walter Lippman, et quelques Français (Jacques Rueff, Louis Rougier), d’origine germanique. Or tous ces architectes germaniques du premier néolibéralisme étaient des lecteurs attentifs de Carl Schmitt. Et qu’ils aient été de véritables opposants au régime nazi (comme Röpke) ou qu’ils se soient plus ou moins compromis avec ce dernier (comme Alfred Müller-Armack et Ludwig Erhard, futurs concepteurs néolibéraux du « miracle allemand » de la RFA, laboratoire historique du néolibéralisme, avant la C.E.E.), leurs ouvrages comportent soit des références explicites et laudatives aux analyses et aux propositions de Schmitt (mâtinées parfois de critiques morales quant à son « dérapage » ultérieur, par exemple chez Hayek), soit des emprunts directs à ses concepts de base (notamment la dénonciation argumentée de la « démocratie illimitée », de « l’État faible, ou fort », de « l’État total quantitatif, ou qualitatif », de « l’État pluraliste », du « régime de partis », etc., qui ne se trouvent pour la plupart, et dans ce sens et ce regroupement, initialement que dans son œuvre), sans pour autant forcément citer leur auteur. Les pères fondateurs de l’Union européenne sont dans la famille idéologique de ces gens-là et donc dans celle de Schmitt,  à tout le moins de sa logique et de sa filiation.

Et il ne s’agit pas ici d’un lien superficiel mais au contraire structurel, le problème du libéralisme économique étant lié mécaniquement aux conséquences pratiques du libéralisme parlementaire une fois qu’il s’ouvre imprudemment au suffrage universel afin d’asseoir plus solidement sa légitimité. Il faut en effet bien comprendre qu’à partir du moment où le libéralisme parlementaire autorise non seulement le suffrage universel mais bientôt, et sous la pression de l’éducation primaire de masse et de la presse de masse, volens non volens, les partis politique nationaux et les syndicats, il est confronté tôt ou tard à la contradiction vers laquelle sa logique le conduit, et les tensions essentielles qui viennent avec. On ne peut à la fois assurer que les demandes sociales n’impactent pas les orientations économiques essentielles (notamment faire en sorte que ce soient essentiellement, voire uniquement les prix de marché qui orientent la production, les échanges, les investissements, la monnaie et la redistribution), et laisser des gouvernements majoritaires être élus par l’ensemble d’une population. L’autoritarisme proposé par Schmitt, sous une forme ou sous une autre, est en définitive la seule réponse rationnelle qui puisse répondre à l’angoisse des classes dominantes devant les pressions démocratiques. Leur crispation a pour cause essentielle la contradiction structurelle entre d’un côté le libéralisme économique, et de l’autre le parlementarisme une fois couplé avec le suffrage universel et les libertés publiques (liberté de réunion, d’expression et d’association). La souveraineté même de l’État politique pose tôt ou tard la question de l’intégration de l’économie dans les processus démocratiques, puisqu’un État souverain, et de ce fait disposant de la compétence de sa compétence, peut a priori s’emparer de n’importe quel problème public pour le politiser et instruire des mesures qui n’iront pas nécessairement dans l’intérêt des classes dominantes. Le libéralisme autoritaire, dépolitisant par la force l’économie, étant la réponse à cette contradiction, avec une gradation possible dans l’autoritarisme en fonction de la situation, le néolibéralisme dans lequel nous sommes est ce libéralisme autoritaire. C’est d’ailleurs ainsi qu’il faudrait le nommer, plutôt qu’en utilisant le terme néolibéralisme, dans le fond aussi flou que lénifiant. C’est un des adversaires contemporains les plus redoutables de Carl Schmitt, le passionnant juriste Hermann Heller qui avait identifié les propositions du premier comme un libéralisme autoritaire, fort avec les faibles et faible avec les forts. C’est le mérite de Grégoire Chamayou de l’avoir rappelé, et préféré cette expression, plus juste, à celle de néolibéralisme, qui en elle-même ne révèle pas son fond structurellement, et parfois radicalement anti-démocratique.

Il y a quelques décennies, les penseurs du néolibéralisme n’étaient cependant que peu écoutés en pratique, mis à part en RFA (et encore partiellement puisqu’elle était encore à moitié régie par l’ordolibéralisme, à moitié par la cogestion syndicale et de fortes assurances sociales). À partir des années 1970, ils ont commencé à avoir le vent en poupe, puis leur idéologie est devenue hégémonique dans les années 1980. Avant cette domination mondiale, ils avaient déjà eu l’occasion de montrer qu’entre le libéralisme politique et le libéralisme économique, quand les deux se retrouvent en tension pour cause de pressions démocratiques, leur cœur ne balançait pas. Ils vont soutenir le régime d’Afrique du Sud, saluer les dictatures de Salazar et surtout de Pinochet, ce dernier constituant le premier laboratoire du libéralisme autoritaire (à l’ancienne manière cependant, 1.0 si l’on ose dire, c’est-à-dire visiblement autoritaire, basé explicitement sur la force et la répression sanglante des oppositions, notamment syndicats et partis de gauche). Parmi eux, il y a Hayek, qui théorise par ailleurs dès la fin troublée des années 30 la nécessité d’une fédération et d’une constitution dans lesquels on mettrait à l’abri des processus démocratiques, les structures économiques et sociales libérales, à savoir la garantie intouchable que ce soit le seul prix de marché, dont on doit s’assurer de manière proactive que ce soit bien la concurrence la plus forte qui détermine ce prix, qui répartisse quoiqu’il arrive et qu’elles qu’en soient les conséquences, production, échanges et revenus. Les principes de l’Union européenne, notamment son principe cardinal (pour ne pas dire sacré), de la « concurrence libre et non faussée », sont issus de cette logique. Cette construction institutionnelle technocratique baroque a la fonction principale d’écarter les questions économiques et sociales du pouvoir de décision et de contrôle des citoyens. Elle est cet « État fort »[5] 2.0, celui de la gouvernance par traités et institutions supranationales ad hoc indépendantes du politique, bien plus « présentable » que les dictatures du type de celles appliquées au Chili et au Portugal à une époque, plus adapté aux sociétés occidentales modernes qui n’auraient sans doute pas accepté le retour à la solution dictatoriale classique. Mais cette étape elle-même est en voie d’être dépassée, ou plutôt redoublée d’une nouvelle couche d’autoritarisme cette fois plus direct, toujours cependant en maintenant les formes, comme une coquille vide, du parlementarisme libéral et du suffrage universel, les deux totalement évidés de la possibilité même du moindre impact sur les politiques économiques et sociales.

Car le démantèlement de l’État social en Europe (dans les pays où l’État social était développé) est bien avancé. Mais pour les néolibéraux, parmi ce qui reste à accomplir, se trouvent probablement les choses les plus difficiles à réaliser : la privatisation de la santé publique – qui bien que débutée est encore loin d’être faite – ainsi que celle de l’école et le démantèlement du système de retraites par répartition. Il s’agit d’institutions sociales très structurantes dans la société, celles auxquelles les citoyens sont les plus attachés… par nécessité. Leur réaction ne pouvant être que le refus et la colère, le contrôle et la restriction drastique des libertés publiques et individuelles est donc ce qu’il importe de réaliser préventivement. Et cette réalisation constitue elle-même une tâche particulièrement difficile, les citoyens des pays occidentaux étant très attachés aux unes comme aux autres. Par ailleurs, l’ensemble de ces objectifs est d’autant plus ambitieux que les classes dominantes sont numériquement très minoritaires, et que le bloc historique hégémonique qu’elles avaient établi en s’alliant avec la partie supérieure des classes moyennes s’est effrité – et qu’il ne retrouvera pas son importance passée. Enfin, elles savent que les mécontents sont très majoritaires, qu’ils le deviendront plus encore, et qu’ils s’organisent peu à peu. Pour atteindre leurs objectifs, il faut donc que certains éléments du contexte leur soient favorables. C’est là qu’intervient l’instrumentalisation de l’actualité, d’une part, et le contrôle de la vie sociale par le numérique, d’autre part.

L’instrumentalisation de l’actualité

Dans une période plus ancienne que la période actuelle, lorsqu’un problème apparaissait dans (ou pour) la société, les classes dominantes tentaient systématiquement d’établir leur domination idéologique sur le fond du sujet. Or, sur les grands sujets de l’actualité récente (terrorisme, Covid, guerre en Ukraine, problème climatique, crise énergétique, etc.), le travail idéologique qu’elles opèrent vise d’abord et avant tout à les instrumentaliser. Elles n’influent sur le fond que pour s’assurer qu’il soit le plus anxiogène possible et déstabilisant, c’est tout, pour favoriser à la fois l’absence de repères traditionnels face à une situation présentée comme inédite, et l’acceptation de mesures exceptionnelles afin d’y faire face. Car ce qu’elles cherchent pour l’essentiel, c’est à créer un effet de contexte favorable à l’acceptation des restrictions de libertés. C’est la raison pour laquelle les dirigeants occidentaux arrosent d’argent public les cabinets-conseils. Leur rôle est ouvertement de les aider à appliquer sur la population les principes croisés de la manipulation publicitaire et de la psychologie comportementaliste, notamment par les techniques du « nudge »[6]. Il ne s’agit donc plus de crédibiliser une vision du monde idéologique (comme jadis celle du néolibéralisme, qu’il fallut plusieurs décennies pour imposer comme une évidence, un horizon commun non questionnable, notamment par le biais de la fable de l’inévitabilité de la mondialisation néolibérale). Dans ce cas de figure, le combat idéologique est stratégique, il s’agit de démonter une idéologie et d’en crédibiliser une concurrente. Non, il ne s’agit ici que de commentaire intéressé de l’actualité, de sa mise en récit, et de son exploitation. Ce n’est pas une vision du monde, mais un mode de gouvernance qui doit s’imposer par l’entremise d’un sentiment d’urgence, et c’est ce sentiment d’urgence qui est ici l’objet de tous les soins des classes dirigeantes, des think tank et des cabinets de conseil.

Situer principalement le combat à mener sur des questions idéologiques en rapport avec les sujets instrumentalisés serait une erreur. La nouvelle stratégie des classes dominantes est d’essayer de créer chaque fois que possible un effet de contexte, puis de l’instrumentaliser pour rogner les libertés et accentuer le contrôle social. En réponse, nous devons donc questionner les mises en récit de l’actualité par le pouvoir et les médias non-indépendants, mais aussi – et surtout – démasquer son instrumentalisation et révéler les vrais objectifs visés, plutôt que de se perdre, avec toujours un train de retard, sur les aspects techniques ou idéologiques des sujets par eux instrumentalisés, et alors qu’ils disposent de tous les effets massivement légitimant de la parole publique, des scientifiques embarqués (comme l’on dit, dans un conflit armé, des journalistes pris en charge directement par les militaires), des médias achetés ou contrôlés, etc.

Le contrôle de la vie sociale par le numérique

Il semble évident que dans ce contexte du retour de l’autoritarisme, la tentation du crédit social à la chinoise va grandissante chez les dirigeants occidentaux. Tel est l’enjeu principal de la numérisation de la vie sociale : la surveillance et le contrôle des citoyens. Le croisement des données par les autorités, autrefois interdit en France, est aujourd’hui le moyen massif et automatisé de détection du moindre début de mouvement de contestation. Les autorités ont aujourd’hui les moyens (encore perfectibles mais en cours de perfectionnement) de supprimer l’essentiel de la vie sociale des individus qui les inquiètent en les déconnectant. Toute la vie sociale et économique passant par le numérique, elle devient un véritable enfer pour ceux qui perdent leur identité numérique (qui est leur moyen de connexion) ou leur capacité d’accès. La mise en place de passeports sociaux sur divers sujets, dont on a vécu un coup d’essai lors de l’épisode « panique-covid », est ce qui vient physiquement compléter cette mise à l’index de tout citoyen qui n’épouse pas les réquisits gouvernementaux sur le sujet stratégique du moment.

Conclusion

L’instrumentalisation de l’actualité aidée par les techniciens du nudge, couplée au contrôle des populations par le numérique, forment un moyen redoutable pour réduire à néant les libertés publiques, et donc pour permettre aux néolibéraux de finaliser leur programme de démantèlement de l’État social et de pillage du patrimoine national (derniers moyens pour les classes dominantes de maintenir leur taux de profit alors qu’elles ont supprimé l’industrie dans leurs pays d’origine sur laquelle ce taux reposait autrefois). Bien sûr (et heureusement), ce plan est très loin d’être infaillible. Des classes dominantes ne sont jamais toute puissantes, malgré les apparences, ne serait-ce que par leur faible nombre, et actuellement leur assise électorale structurellement minoritaire. Seule une configuration institutionnelle, aussi complexe et imbriquée soit-elle, lui assure cette domination. Et le propre d’une institution, c’est qu’elle est conventionnelle, et peut toujours se changer. Encore faut-il se décoller des récits apparemment hégémoniques venant conforter cette domination instituée et crédibiliser le contexte, créé ou instrumentalisé, qui leur est favorable. Or la confiance des populations vis-à-vis des narratifs officiels s’émousse très vite comme le montre le virage en cours de l’opinion sur les « vaccins » anti-covid, et les populations occidentales sont moins habituées à la docilité contrainte que la population chinoise (docilité qui elle-même a ses limites bien sûr). Rien n’est joué, et une situation sociale donnée, aussi verrouillée qu’elle puisse paraître, n’est jamais une fatalité. Encore faut-il bien comprendre la situation, ne pas se perdre dans les méandres de l’actualité du moment, et prendre un coup d’avance en s’organisant pour récupérer directement notre souveraineté (seule antidote pour briser notre impuissance en Europe même si cette première action, nécessaire et stratégique, est loin d’être suffisante). On ne pourra le faire qu’en mettant au pouvoir un parti ou une fédération de parti se fixant pour objectif explicite de remettre le peuple au sommet des institutions publiques et de rebâtir l’État social, seule manière de fédérer les perdants de cette configuration à bout de souffle, c’est-à-dire la grande majorité de la population ne vivant que de son travail, et pour commencer la France périphérique, pour ainsi dire non représentée actuellement. Toutes les autres questions pourront alors être examinées dans une ambiance intérieure pacifiée, et des sujets difficiles pourront être arbitrés de manière démocratique, donc efficace. C’est en tout cas le seul moyen pour ne pas suivre laborieusement l’agenda sans fins des « situations d’exception » qui seront désormais, voilà qui est certain, notre quotidien structurel tant que nous n’aurons pas renversé la table…


NOTES

[1] Carl Schmitt était un véritable antisémite. D’autre part, il ne pointait, avec un talent rhétorique redoutable et une surprenante intelligence polémique, les faiblesses du régime parlementaire et du libéralisme politique que pour mieux mettre en place un régime autoritaire capable d’identifier « l’ennemi », y compris intérieur, et aura donc préparé les esprits des classes éduquées germaniques à la violence instituée. C’était un carriériste ambitieux, qui a essayé – sans succès – de se placer dans le régime nazi comme son principal juriste.

[2] Notamment le passionnant philosophe Grégoire Chamayou. Au premier abord, cette expression semble être un oxymore : si une société est libérale, elle n’est pas autoritaire, et si une société est autoritaire, elle n’est pas libérale. Mais nous allons voir que ce raisonnement n’est correct qu’en théorie, et que cette expression n’est pas un oxymore dans la pratique. Ou plutôt que l’autoritarisme est, in fine, la seule réponse pratique concevable aux contradictions du libéralisme dans son déploiement concret à partir du moment où il accepte le suffrage universel comme son assise de légitimité.  

[3] Une fois de plus, que l’on soit inquiet du réchauffement climatique ou pas, et quelles que soient les causes possibles de celui-ci, ça n’est pas la question que nous traitons ici. Nous traitons des libertés publiques et individuelles face à la construction officielle d’un récit collectif anxiogène, puis de son instrumentalisation et du contrôle de la population sur cette base.

[4] Schmitt, ne suivant que son ambition et pensant de manière présomptueuse pouvoir influer dans son sens le futur régime, a tenté, après avoir vainement tenté de faire interdire le parti national-socialiste en instaurant une dictature conservatrice, de devenir le principal juriste du Reich nazi, une fois qu’Hindenburg aura imprudemment nommé le 30 janvier 1933 Hitler comme chancelier. Mais il n’y est pas parvenu, malgré son nouveau zèle et son antisémitisme, lui déjà ancien et avéré, et a même fini rapidement par être discrètement écarté. En effet, les nazis ne voulaient ni droit (pour garantir leur force), ni État (qu’il soit « fort » ou qu’il ne le soit pas) qui fasse dépendre l’exécution des ordres d’un carcan institutionnel et légal rigide et contraignant. La seule loi qu’ils revendiquaient c’était « la loi de la race », sorte de nécessité naturelle portée directement par un parti, imposée par des milices terroristes privées et incarnée par un Führer ne devant son autorité que pour être réputé la meilleure et la plus forte voix de la race supérieure. C’était ce parti et ses diverses émanations plus ou moins informelles et plus ou moins clairement hiérarchisées, et non l’État, qui devaient investir la société directement à travers divers centres de pouvoirs reliés directement à Hitler. Les nazis méprisaient ouvertement l’État, les administrations, la fonction publique et le droit constitutionnel, s’en méfiaient et le contournaient systématiquement, ils n’avaient donc pas besoin de Schmitt et de son « État fort »… Des juristes, paradoxalement, ont bel et bien mis leurs compétences au service de cette vision, bricolant une « justice nazie » expéditive, arbitraire et bien peu juridique, mais ils n’avaient pas du tout le profil du flamboyant et très étatique Carl Schmitt, et se sont soumis à cette vision foncièrement anti-étatique et anti-juridique. 

[5] Il s’agit bien entendu d’un raccourci, car l’Union européenne n’est pas un État, et ne veut pas en être un, serait-ce de manière fédérale, car la souveraineté, qui définit juridiquement l’État, est précisément la source de tous les dangers pour ce qui est de l’autonomie de l’économie (du moins de son autonomie vis-à-vis des pressions et des intérêts populaires). Et « l’État fort » schmittien lui-même n’est qu’un étrange État souverain (expression normalement redondante) puisqu’il ne déploie sa « souveraineté » que pour garantir qu’elle ne se déploie jamais sur la sphère économique. L’État fort schmittien est donc fort peu étatique, et même n’est fort qu’avec les faibles, et faible avec les forts socialement. Bref, encore une novlangue…

[6] Cf. Wikipédia : « La théorie du nudge (ou théorie du paternalisme libéral) est un concept des sciences du comportement, de la théorie politique et d’économie issu des pratiques de design industriel qui fait valoir que des suggestions indirectes peuvent, sans forcer, influencer les motivations et inciter à la prise de décision des groupes et des individus, de manière au moins aussi efficace que l’instruction directe, la législation ou l’exécution. De telles suggestions se trouvent dans les pratiques courantes de marketing visant à influencer un comportement d’achat jusqu’à mener à l’acte d’achat (susciter, suggérer, proposer, imposer). »

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