LA RECONQUÊTE DÉMOCRATIQUE

LE COUP D’ÉTAT PRÉSIDENTIEL ET PARLEMENTAIRE EN 2008 EN FRANCE

[PARTIE 4/5 ] Le monopole politique de l’oligarchie

Pour les personnes détenant un important patrimoine financier, le système institutionnel de l’Etat « zombie » (cf. partie 3/5) est la meilleure formule pour garantir leurs intérêts structurels, au détriment de tous les autres, étant donné qu’il fixe le néolibéralisme, la politique économique qui les avantage le plus, dans des traités à valeur constitutionnelle que l’on ne peut changer qu’à l’unanimité de dizaines de pays (ce qui est encore plus rigide que la plus rigide des constitutions, l’équivalent d’une double clé). La forme précédente du capitalisme, par comparaison, était pour eux un univers anxiogène, perpétuellement sous la menace des aléas imprévisibles de la vie politique nationale. Dans le système institutionnel de l’Union européenne se trouve le tabernacle où sont préservés hors de toute menace politique et démocratique les intérêts essentiels de cette oligarchie. Sont contenus dans cette forteresse imprenable la libre circulation des capitaux, le libre-échange généralisé, l’interdiction de toute politique économique étatique volontariste pouvant menacer la liberté des marchés internationaux, la privatisation continuelle des services publics et de la protection sociale, le démantèlement systématique du droit du travail, la financiarisation des budgets publics siphonnant une part toujours plus massive des prélèvements publics vers les marchés financiers, etc. L’essentiel.

Des communicants astucieux ont choisi de qualifier « d’union » la concurrence dérégulée obligatoire entre les États signataires des traités européens, et entre ces derniers et le reste du monde. C’est en réalité un vert paradis pour les grandes fortunes et les marchés financiers, qu’aucun parti politique possédant une grande surface médiatique ne propose pourtant de démanteler afin de restaurer une constitution nationale démocratique. Cette vache sacrée est donc triplement préservée par son montage institutionnel inamovible, par les mentalités collectives postnationales des classes éduquées, par les directions politiques et syndicales les plus stratégiques acquises à l’inéluctabilité apparente de l’ordre européen, au bilan « globalement positif » (comme ce que disait Georges Marchais du bilan soviétique). Rien ne vient plus troubler le sommeil de l’oligarchie, contemplant son chef d’œuvre, le long fleuve tranquille de la gouvernance européenne. Les intérêts fondamentaux des plus riches sont ainsi désormais objectivement protégés par l’ensemble des partis politiques, du moins ceux qui sont couverts par les médias et connus par l’ensemble des électeurs. Y compris les partis officiellement et sagement « anticapitalistes » ou « anti-libéraux », ou « altermondialistes », ou « écologistes radicaux » ou « eurocritiques », mais qui n’appellent pour autant à aucune sortie unilatérale du piège européen, ce gigantesque trou noir qui aspire et fait inexorablement disparaître tout processus démocratique. Il s’agit au fond de ne plus avoir à produire du droit sous la pression du moindre processus démocratique. Une sorte de version cauchemardesque de fin de l’histoire, spécialement calibrée pour les grandes fortunes. Que devient alors l’élection, ancien outils de la démocratie ? Et l’opposition ?

Tout d’abord, il faut rappeler que la dévitalisation totale des processus démocratiques n’est pas encore tout à fait achevée. Il en subsiste un certain nombre, à l’état de fossiles, sortes de buttes témoins d’une époque révolue. La classe dirigeante organise parfois un référendum. Elle le fait en général par excès de confiance en elle-même et en ses médias tous puissants, ou par obligation constitutionnelle (comme en Irlande par exemple), ou encore par la contrainte politique conjoncturelle (comme au Royaume-Uni). Lors de ces rares occasions les citoyens rejettent généralement ses projets, lui rappelant douloureusement pourquoi il avait été nécessaire pour elle de s’émanciper des logiques démocratiques.

Dans le système européen, ni le Gouvernement ni le Parlement n’ont plus le monopole réel de la loi. Celle-ci n’est plus pour l’essentiel qu’une application locale d’une décision européenne. De ce fait et très logiquement, la crédibilité et la surface électorale des partis politiques traditionnels diminue tandis que l’avancée des partis qui prétendent s’opposer au système grandit. Tout aussi logiquement, l’abstention devient massive[1]. Le peuple manifeste ainsi de plus en plus nettement le désir de se débarrasser des notables en place qui ont sacrifié son influence politique. Ces évolutions électorales font systématiquement l’objet de tentatives de délégitimation et de contournements par les élites politiques. Elles sont généralement qualifiées de « populistes », vocable aussi flou que généralement péjoratif, exprimant sans avoir à l’assumer un évident mépris de classe. Ce sont pourtant autant de manifestations populaires de l’attachement à l’idée simple que les votes des citoyens, pour avoir un sens pour eux, doivent significativement impacter l’orientation des politiques publiques. Mais, pour les élites, comme il est impossible de publiquement rejeter la démocratie, il leur faut donc trouver des manières rhétoriques de rationaliser leur haine de cet attachement populaire aux processus démocratiques. C’est la fonction de leur usage péjoratif du concept de populisme.

Ce sont les classes populaires elles-mêmes que ces élites tentent désormais de délégitimer. Elles le font par un véritable matraquage médiatique visant à faire passer les électeurs hostiles à l’idéologie post-nationale pour des analphabètes, des xénophobes et des irresponsables. Tels ont été présentés les partisans du Brexit au Royaume-Uni, les électeurs de Trump aux États-Unis, les citoyens grecs rejetant par référendum le plan de l’Union européenne et les électeurs italiens rejetant le projet Renzi. Tels ont été présentés les partisans français du NON au traité de Maastricht en 1992 et au TCE en 2005. Quand le dénigrement ne suffit pas, c’est alors le contournement des votes qui est mobilisé, soit par la répétition de référendums jusqu’à la victoire du « bon » camp :au Danemark en 1992 puis en 1993 et en Irlande en 2001 puis en 2003, et une nouvelle fois en 2008 puis en 2009 ; soit par des pressions exercées à l’aide de l’appareil législatif : au Royaume-Uni depuis le vote de 2016 en faveur du « Brexit » et aux États-Unis en 2017 depuis l’élection de Donald Trump ; soit par un coup d’État parlementaire : en France en 1991 et en 2008, aux Pays-Bas en 2008 ; soit par un coup d’État gouvernemental : en Grèce en 2015 ; soit tout simplement par l’annulation du résultat[2].

Car dans la tête des élites politiques et intellectuelles occidentales de ces nouveaux régimes, il y a désormais deux catégories de citoyens. Des citoyens de première classe, éduqués, raisonnables et dont le vote est légitime. Et des citoyens de deuxième classe, moins cultivés, irresponsables et dont le vote ne doit pas compter. Des citoyens disposant malheureusement du droit de vote, sorte de foule inconsciente et immature, dont l’expression électorale doit être aussi souvent qu’il le faut contournée pour des raisons morales. Il est en effet souvent rappelé que cette foule, dangereuse parce qu’incontrôlable quand elle n’est pas soigneusement filtrée par ses « représentants », est très probablement favorable à la peine de mort et la rétablirait en France si on la laissait faire (pour ne prendre que cet exemple). Une foule intrinsèquement et irrémédiablement xénophobe et belliciste, incapable de comprendre la grandeur et la modernité de la mondialisation. C’est le retour, en plein XXIe siècle, de l’idéologie des « classes dangereuses » du XIXe siècle, lorsque les classes populaires étaient vues comme des barbares internes menaçant de l’intérieur l’ordre, la civilisation, le libéralisme et le progrès moderne[3].

Ainsi, peu-à-peu, tout se passe comme si l’élection au suffrage censitaire[4], qu’on croyait d’un autre temps, refaisait surface sous l’apparence de scrutins universels à géométrie variable. Les résultats de ces scrutins sont validés ou non par les « élites » selon leur bon plaisir, c’est-à-dire selon qu’elles les présentent comme légitimes ou pas, dépendamment de ce qui les arrange. Les dirigeants politiques, les oligarchies financières et leurs médias, les intellectuels du postnational et ceux qui ne se sentent pas directement menacés par la mondialisation, regardent de haut la population précarisée et pratiquent ainsi partout dans le monde occidental ce qu’il faut bien qualifier de « mépris de classe ». Ce dénigrement systématique des classes populaires sert de support idéologique pour justifier la confiscation du pouvoir. En France, la montée en épingle du Front national, devenu Rassemblement national [5] et censé représenter fidèlement l’inconscient collectif des classes populaires, aura permis de rationaliser à peu de frais cette dévalorisation radicale. Il s’agit de disqualifier les classes populaires et la partie la plus précarisée des classes moyennes qui rejettent de plus en plus massivement les solutions néolibérales. Les classes populaires sont ainsi systématiquement et fort commodément présentées comme xénophobes, réactionnaires, moutonnières, incultes, incapables de saisir les enjeux politiques et économiques, sexistes, antiécologiques, etc.

Ce néo-racisme social plonge ses racines dans un phénomène culturel étudié par l’historien et anthropologue Emmanuel Todd. L’accès aux études primaires d’une très grande majorité de personnes à partir de la fin du XIXe siècle a grandement favorisé le sentiment d’une unité idéologique de l’ensemble de la nation, transcendant partiellement ses divisions politiques et sociales. Mais ce grand mouvement de démocratisation par la généralisation de l’instruction primaire a été suivi dans les années 1960 d’une massification des études secondaires et universitaires. Massification, disons-nous, mais pas généralisation. Cela crée en effet une grande dichotomie sociale et idéologique entre deux parties de la population, au contraire du mouvement précédent. Ce nouveau phénomène a provoqué l’émergence de nouvelles classes moyennes. La partie de la population issue d’études longues s’est retrouvée plus nombreuse qu’elle ne l’avait jamais été dans l’histoire. Ces nouvelles classes moyennes éduquées, du fait de leur masse (à peu près 30 % d’une classe d’âge) et de leur regroupement urbain, constituent désormais une sorte de monde en soi. Elles se sont violemment coupées des générations précédentes et des classes populaires dont elles étaient pourtant issues et se sont identifiées aux classes supérieures, ralliant leur idéologie. Elles constituent depuis un bloc social et culturel solide qui se perpétue grâce, notamment, au système de l’éducation supérieure, universités et grandes écoles. Un système élitiste qui ne produit pas la sélection des « plus intelligents » ou des « plus méritants » mais celle des plus favorisés et des plus dociles.

Si les classes qui disposent d’un diplôme supérieur au Bac ne constituent approximativement que 30 % des citoyens, elles sont la partie la plus organisée et systématiquement active du corps électoral[6]. L’abstention des classes populaires aidant, elles dominent mathématiquement le jeu électoral, phénomène encore amplifié en France par le scrutin majoritaire à deux tours et le fameux « vote utile » permis par l’importance du parti de la famille Le Pen, une des spécificités du blocage français du système électif. Mais on retrouve des situations similaires quant aux effets dans tous les pays intégrés dans la gouvernance européenne.

Cette situation historiquement inédite explique deux choses fondamentales : le statu quo de l’offre politique de droite et de gauche d’une part et l’unanimité spectaculaire du discours idéologique, médiatique et politique d’autre part. Les discours des partis et des politiciens pro-UE proclament l’inévitabilité de la mondialisation et la méfiance radicale envers l’État politique souverain et la démocratie classique qui lui était attachée (présentés comme des menaces essentielles pour les libertés individuelles, le développement économique et la paix), tous traits idéologiques spécifiques aux classes moyennes et supérieures depuis les années 1960, et contraires aux valeurs et intérêts des classes populaires[7]. Ces classes éduquées sont, certes, minoritaires, mais tout est fait pour que leur vision idéologique soit la seule autorisée. La thématique du « populisme » est en réalité la plupart du temps un simple euphémisme pour ce que l’on brandit comme la menace d’un crypto-fascisme, martelée par les médias. C’est la rationalisation de la peur que ce monopole des institutions par les éduqués du supérieur, « légitimes » mais minoritaires, soit renversé par la majorité « illégitime » des citoyens moins éduqués, présentés comme dangereux pour eux-mêmes et pour les autres. Voilà pourquoi il est dit que la démocratie libérale est menacée par la démocratie électorale livrée à elle-même, c’est-à-dire non filtrée par les élites politiques patentées. Voilà aussi pourquoi le Parlement, comme le Conseil constitutionnel sont pensés par les mêmes comme plus légitime que le référendum.[8] Les institutions filtrées par les élites doivent nous prémunir contre la « tyrannie de la majorité ». Nous voilà rassurés, les processus démocratiques ne nous menacent plus en effet.

NOTES


[1] Ce sont ces deux phénomènes que Christophe Guilluy nomme joliment le « grand marronnage » des classes populaires (la conjonction de l’abstention massive et du vote protestataire afin de disqualifier l’offre politique hégémonique qui maintient contre vents et marées le statu quo du système de la mondialisation néolibérale).

[2] D’une part : un référendum régional s’est tenu en Alsace en avril 2013 au sujet de la fusion entre les deux départements qui la compose, dans l’optique de « l’euro-régionalisation ». La population avait répondu défavorablement (NON à 56% dans le Haut-Rhin). En réaction à ce résultat négatif, un amendement du rapporteur Michel Delebarre (PS) a été adopté dès le 4 juillet 2013, amendement qui supprime la consultation obligatoire des électeurs en cas de modification des limites des régions et des départements ainsi qu’en cas de leur fusion. D’autre part : « Le 6 avril 2016, les Néerlandais votaient nettement NON (à 61%) à l’accord de « partenariat » – incluant un large volet de libre-échange – entre l’UE et l’Ukraine. Quatorze mois plus tard, le 31 mai 2017, presque deux tiers des sénateurs ont annulé ce résultat et ratifié le traité. » Revue Ruptures, 1er juin 2017.

[3] On peut lire à ce sujet l’instructif Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses, Paris, Plon, 1958.

[4] Mode de suffrage dans lequel seuls les citoyens dont le montant des impôts directs dépasse un seuil, appelé cens, sont électeurs.

[5]Abandonnant désormais sa rhétorique apparemment souverainiste et sociale adoptée progressivement, par opportunisme, depuis1993. Le FN devenu RN se recentre sur sa base idéologique xénophobe originelle. Comme la France Insoumise, le Rassemblement national s’est débarrassé de ses cadres souverainistes, au grand soulagement de la majorité de leurs dirigeants, que cette réorientation tactique conjoncturelle mettait particulièrement mal à l’aise.

[6] Selon l’INSEE, en 1985, la proportion de bacheliers dans une génération était de 29% ; elle atteint 78% en 2015. Mais la part de la population diplômée de l’enseignement supérieur en 2008, pour les 25-64 ans, est inférieure à 30%. Rien aux États-Unis, en Europe et dans l’ensemble du monde occidental ne paraît contredire la sorte de plafond de verre que semble rencontrer cette extension des études supérieures depuis plus de deux décennies, au contraire.

[7] Les partis et les politiciens de gauche, de droite et du centre qui présentent les orientations néolibérales de l’UE comme une dérive pouvant être stoppée et inversée (les promoteurs d’une UE potentiellement « sociale » ou « écologique »), partagent la même idéologie fondamentale. Leur « euro-compatibilité » ne fait aucun doute. Ce constat reste valable également pour les « eurocritiques » puisque, au-delà de la rhétorique, ils conditionnent une sortie de l’UE et de l’euro (pour les plus « radicaux » d’entre eux) à des impératifs impossibles à remplir, ou dans le cadre d’une démarche savamment floue qui ne les engage à rien sur ce sujet pourtant de tous le plus crucial. Cette éventualité effrayante joue le rôle de l’attaque nucléaire dans la dissuasion stratégique. Elle ne sert que comme menace virtuelle, afin de pouvoir précisément ne jamais servir. En attendant, elle permet de séduire par la seule magie du verbe des souverainistes notamment au FN ou à la FI. L’exemple désolant de la stratégie Tsipras-Varoufakis, loin d’être un contre-modèle, aura fait des émules.

[8] « L’expérience a montré qu’interroger un pays sur des sujets extrêmement compliqués, on l’a vu au moment du traité constitutionnel, aboutit à une inconscience collective. […] Il faudrait interdire les référendums. » Alain Minc, conseiller politique et homme d’affaires.

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