La défaite en chantant

RÉSUMÉ. Les classes dominantes occidentales sont en train d’imposer dans les sociétés qu’elles dominent des régimes autoritaires d’un nouveau type, profitant autant qu’elles le peuvent de leur instrumentalisation du Covid. Elles se lancent dans ce pari déraisonnable afin d’achever le programme néolibéral, notamment en visant, sans doute, la privatisation de la santé publique, qu’il va falloir imposer à leurs populations pourtant de plus en plus rétives et remuantes. Elles se donnent donc les moyens de pouvoir contrôler et éventuellement contraindre chaque individu, moyens permis par l’accélération de la numérisation de la vie sociale. Sont-elles donc ainsi toutes puissantes ? Paradoxalement, la réponse est doublement non. D’une part leur légitimité s’effrite et va considérablement chuter à l’occasion de leur fuite en avant dans l’autoritarisme, et d’autre part, elles se sont fait dépasser au niveau mondial par les très rares grands pays qui n’ont pas déconstruit leur industrie et leur souveraineté économique et géostratégique. Leur aventurisme est donc, à terme, voué à l’échec.

21 février 2022

1 Le début d’un épisode « totalitaire »

Logique structurelle de la pente autoritaire du néolibéralisme

Pour comprendre la fin du cycle néolibéral des sociétés occidentales, il faut appréhender les phénomènes qui le structurent et la logique dont il provient. Tout d’abord, on peut désormais acter que l’aspect programmatique du néolibéralisme est formellement une spectaculaire réussite. L’essentiel est derrière nous. L’économie, privée comme publique, a été entièrement remodelée selon les principes stratégiques du néolibéralisme. Mais par-dessus tout, l’effet principal des réformes néolibérales aura été d’évacuer la Politique[1] des processus économiques et sociaux (donc de l’essentiel de ce qui fait une société moderne), reconfigurés pour assurer la prédominance automatique des phénomènes concurrentiels et de la logique de marché le plus dérégulé. Confier au « marché » national une partie, significative, de la production des biens et des services est sans doute pertinent, toutes les initiatives productives ne pouvant pas, et ne devant pas, être centralisées. Mais confier à ce même « marché » (pensé alors comme une sorte de deus ex machina réglant automatiquement, et au mieux, les interactions humaines et les décisions collectives, en lieu et place de la Politique), qui plus est international et dérégulé, toutes les principales décisions économiques et sociales est une chose complètement différente et qui supprime la possibilité même du politique.

Au niveau supranational, ce ne sont pas seulement les marchandises (ou les services) qui sont mises ainsi en concurrence directe, mais bien les sociétés elles-mêmes, ou plutôt leurs structures institutionnelles. Il faut rappeler qu’un salaire, par exemple, est évidemment un statut juridique, institué, c’est-à-dire contingent, modifiable, artificiel, issu d’un choix social. Mais tout autant, bien sûr, les niveaux d’imposition des entreprises, les contraintes sécuritaires diverses, environnementales, le droit du travail, le syndicalisme, la Sécurité sociale, les services publics, etc. Dans ce nouveau système mondial qui organise la concurrence par le prix, les sociétés les plus protectrices, celles qui ont les systèmes sociaux les plus avancés sont automatiquement pénalisées par rapport à celles qui n’offrent pas ce niveau de protection. L’idéologie du marché, et la logique pratique qui la transcrit dans la réalité sociale, naturalise ainsi la transformation et la contrainte institutionnelle en organisant une mise à niveau automatique de ces réalités sociales différenciées, spécifiques à chaque réalité nationale. Elles les ajustent tendanciellement à la baisse là où elles étaient conséquentes et utiles au progrès social, apparemment sans que personne n’ait décidé volontairement de cette baisse générale, agissant ainsi en apparence comme un processus sans sujet (la « concurrence internationale, contre laquelle personne ne peut rien »). Toute une série de manipulations institutionnelles jouent désormais structurellement, et de manière désormais non modifiable politiquement, pour contraindre les différentes formes d’État social issues de l’après-guerre à s’auto-dissoudre. Les dirigeants actuels de ces sociétés néolibérales dépolitisées, tout élus qu’ils soient, n’ont plus aucun rôle politique, mais sont devenus dans les faits de simples gestionnaires de la privatisation généralisée des sociétés dont ils ont la charge. Ils n’incarnent plus les arbitrages politiques et l’autonomie de ces sociétés, mais au contraire leur hétéronomie et la monotonie de l’unique orientation possible, néolibérale, dans une tel cadre.

Il faut rappeler ici que le néolibéralisme, si on le prend d’un point de vue stratégique et pragmatique, et non technique ou historico-idéologique, vise avant tout un objectif politique, ou plutôt, en toute rigueur, anti-politique. Ses trois piliers institutionnels les plus importants débouchent tous sur le même résultat : renforcer structurellement le pouvoir social des plus gros détenteurs de patrimoines financiers, et rendre étanche à toute pression démocratique ce pouvoir et ces mêmes institutions. Ces trois piliers (souvent décrits sur ce site) sont le libre-échange généralisé, la financiarisation de l’économie et des budgets publics, et le « court-circuitage » des processus démocratiques par la gouvernance par traités. Décrivons pour rappel ces trois processus dans leur logique et leurs finalités stratégiques (et non pas dans une optique théorique ou idéologique).

[Pilier 1 : le libre-échange]. Il dérégule à l’échelle du monde les mouvements de capitaux, des biens, des services, et de la main-d’œuvre. Il garantit à lui seul que le capital puisse toujours privilégier le moins-disant social sans rencontrer la moindre limite contraignante. Il impose à chaque pays de sacrifier toujours plus son système social pour conserver sa « compétitivité », c’est-à-dire son attractivité pour le capital. Un capital devenu lui-même complètement fluide, toujours réversible et réaffectable à l’infini à l’échelle du monde, faisant ainsi basculer les risques entrepreneuriaux sur les salariés[2]. Comment ces derniers pourraient-ils assez menacer les dirigeants stratégiques réels des entreprises qui les emploient quand ils ne sont plus des PDG identifiables mais des actionnaires temporaires, invisibles, internationaux, libres de tout engagement autre que la satisfaction des dividendes maximaux et de la montée du cours de leurs actions ? En effet, ces actionnaires ne sont plus réellement partie prenante des entreprises dont ils détiennent temporairement les parts, et encore moins d’un territoire étatique et de la société correspondante, avec ses contraintes et ses équilibres spécifiques, mais des acteurs globaux d’un jeu institutionnel supranational. Hors de la clôture territoriale qui les contraignaient à tenir compte des rapports de force internes à chaque société étatique, ils évoluent désormais en toute sécurité dans l’espace technique et apolitique des mouvements financiers internationaux. À cette échelle, nulle pression démocratique concrète n’est possible, car les sociétés restent incarnées dans des populations très peu mobiles pour l’essentiel, puisque forcément territorialisées[3].

Dans cette configuration (le libre-échange généralisé), la pression concurrentielle internationale ne joue donc que sur les salariés et les institutions propres aux États sociaux. Les détenteurs d’un gros patrimoine financier n’ont donc plus besoin de s’inquiéter d’un rapport de force national avec les salariés, comme au temps où ils étaient tous parties prenantes de la même société, soumis ensemble aux mêmes arbitrages politiques, eux-mêmes sous la pression économique d’une demande avant tout nationale, de la pression électorale du système représentatif national et des combats sociaux nationaux. La conjonction de toutes ces pressions instituées, jadis non contournables, sont obsolètes depuis que l’économie est « mondialisée ». La division du travail à l’échelle du globe a réorganisé les économies nationales au profit des multinationales et surtout de leurs actionnaires, souvent regroupés dans des fonds d’investissement gigantesques.

[Pilier 2 : la financiarisation de l’économie et des budgets publics] Car ce sont bien les actionnaires qui ont repris le contrôle total des grandes entreprises, et des décisions économiques et sociales gouvernementales, par le biais de la financiarisation. En effet, la financiarisation de l’économie permet la prise de pouvoir des actionnaires sur les PDG, les ingénieurs et les technocrates de la planification nationale. Les actionnaires supplantent la technostructure qui, auparavant et sans jamais négliger le profit privé, était avant tout tournée vers le développement économique et qui de plus devait impérativement prendre en compte les réalités nationales techniques, sociales, politiques et même idéologiques, et non pas le seul profit maximal. Ce qui, soit dit en passant mais nous y reviendrons, contraignait les classes dominantes à prendre en compte la conflictualité inhérente aux rapports sociaux, et les obligeait donc à une certaine intelligence de la situation.

La financiarisation des budgets publics, quant à elle, complète cette nouvelle logique anti-politique et désocialisante. Elle met les ressources publiques dans une dépendance structurelle des marchés financiers transnationaux, par le biais de leur refinancement. Elle leur interdit toute autre alternative que les marchés financiers (pour compléter les inévitables décalages négatifs de trésorerie), et les fait ainsi basculer dans la logique des intérêts cumulatifs et les caprices des marchés toujours inquiets de tout usage public des deniers publics. Les dépenses sociales et celles affectées aux services publics sont donc jugées dans cette logique comme toujours superflues et excessives. En effet, sous la pression structurelle de ces marchés devenus instituteurs permanents de nos Finances jadis publiques, les prélèvements obligatoires doivent être désormais réservés en priorité à trois usages : le maintien de l’ordre public – seule exception tolérée à la règle précédente -, le remboursement de la dette (détenue par eux bien sûr), et le renflouement des acteurs financiers lors des crises financières. Déranger ce programme immuable, c’est s’assurer de faire grimper automatiquement ses taux de refinancement, et donc risquer de rendre à terme le remboursement hors de contrôle. Rien de mieux qu’une discipline là aussi automatique pour éteindre à la source toute velléité gouvernementale de servir l’intérêt général, ou de viser un objectif qui soit autre qu’enrichir les plus riches et de contrôler toujours plus la population afin d’assurer l’acceptation sociale de cette involution permanente. Là aussi, il faut relever que l’objectif est stratégique et anti-politique. Nul besoin de croire vraiment à l’efficience miraculeuse des marchés dérégulés, ou à la théorie de l’Équilibre général. Tout cela est réservé aux idéologues du néolibéralisme (qualifiés généreusement dans nos universités « d’économistes », et qui ont fait en sorte que rien de discordant avec cette idéologie ne soit enseigné) qui postulent que les institutions doivent veiller à toujours rétablir la concurrence au sein des marchés. Il s’agit en fait plus pragmatiquement de réarranger les institutions économiques et sociales de telle manière qu’elles soient soustraites aux choix publics et soumises aux prétendues « lois de l’économie », autre nom de la volonté des détenteurs de gros patrimoines financiers.

Mais afin de s’assurer que la réalité sociale ait toujours le bon goût de « suivre » ces lois, encore faut-il qu’elles soient soutenues par des institutions spécifiques, présentées comme simplement « techniques ». Et pour garantir que ces institutions ad hoc suivent toujours cette orientation, il faut qu’elles soient elles-mêmes verrouillées, dans leur forme et leur contenu, par des traités et des constitutions étanches aux rapports de force démocratiques. Il s’agit donc cette fois explicitement de dépolitiser les sociétés devenues politiques, c’est-à-dire leur enlever leur libre-arbitre. C’est l’objet du troisième pilier, de tous le plus stratégique.

[Pilier 3 : la gouvernance par traités]. Elle stérilise les processus démocratiques en rendant impossible, dans son cadre institutionnel spécifique, toute remise en cause des deux autres piliers. Les institutions caractéristiques de la mondialisation néolibérale comme les traités de libre-échange, l’OMC, le FMI et la Banque mondiale en sont des exemples bien connus. Mais le chef d’œuvre institutionnel de cette logique est « l’Union » européenne. Seule la frange sociale supérieure de la société, liée aux plus puissants, est capable d’évoluer continûment dans les institutions internationales ou supranationales, car seule elle en maîtrise les arcanes et peut peser sur les arbitrages qui gèrent cette situation durablement instituée depuis des décennies. La preuve est là désormais que pour éloigner toute pression démocratique, cette configuration est bien plus discrète, sûre et efficace que le suffrage censitaire ou la dictature. C’est donc désormais sous l’empire de la nécessité[4] que sont pensées les plus stratégiques des institutions modernes faisant société, ce que l’on appelle innocemment « l’économie »[5], et avec elles les institutions sociales qui en dépendent[6]. Tandis que les institutions politiques, toujours formellement en place, n’ont plus que les sujets dits sociétaux (les questions de mœurs, ou les sujets métaphysiques) pour singer un processus digne du qualificatif de politique, postulant que nous avons librement le choix de modifier nos institutions. Les populations prennent de plus en plus conscience qu’elles sont désormais exclues des choix institutionnels stratégiques, et que cela a bien quelque chose à voir avec la « mondialisation » néolibérale.

L’inévitable accélération de l’autoritarisme néolibéral

Ce rappel n’est là que pour souligner la situation structurelle du néolibéralisme, sa logique interne spécifique. En dépolitisant les sociétés occidentales, il stérilise leurs capacités d’adaptation, et ses institutions décisionnelles sont désormais tournées contre les populations[7]. Tant que ce programme n’en était qu’au début et que l’inertie des anciennes logiques faisait encore illusion, il jouait sur du velours. En outre, il bénéficiait (et bénéficie toujours) de l’air du temps au sein de toutes les classes éduquées, air du temps intégralement compatible avec les fondamentaux de la mondialisation néolibérale, à gauche autant qu’à droite.

Ce point est important pour comprendre l’absence criante de toute organisation significative du rapport de force pour lutter contre la mondialisation néolibérale et les institutions qui l’imposent (il n’y a pas d’autre mot) aux peuples. La droite est devenue presque intégralement néolibérale, d’un point de vue pratique : elle soutient la nécessité des trois piliers. Mais elle aurait été incapable à elle seule de les imposer. D’autre part, les arguments de droite pour les défendre se veulent platement pragmatiques : c’est censé être la configuration la plus efficace pour l’économie (contre toutes évidences). Pas de quoi faire rêver, on en convient, d’autant moins que cette affirmation arbitraire vient se heurter toujours plus visiblement à la réalité. Quant à la droite identitaire, elle reproche essentiellement à l’UE sa politique migratoire, se contentant d’exploiter sa niche électorale classiquement xénophobe. S’adaptant à son électorat populaire, elle peut néanmoins parfois critiquer avec virulence bien d’autres aspects de l’UE, ce qui en fait une composante classique de « l’eurocriticisme ». À vrai dire, peu ou prou, c’est l’intégralité de la classe politique en position de visibilité qui « critique » l’UE (même les européistes, y compris Macron), ce qui ne mange pas de pain, et bien sûr sans jamais appeler à la quitter. Mais de toute façon, l’UE, tout comme les deux autres piliers du néolibéralisme, furent concrètement mis en place, pour la majeure part, par la gauche, plus précisément par les sociaux-démocrates et leurs soutiens structurels ou conjoncturels, critiques ou pas. La gauche « radicale », quant à elle, fut la seule et unique source d’enchantement idéologique de la mondialisation néolibérale [8] et la théoricienne de sa nécessité téléologique. Elle a mobilisé la théorie du progrès inévitable[9] pour la mettre au service des institutions supranationales, en particulier de l’UE, en la présentant comme fondamentalement souhaitable, vecteur de paix, et dont on verrait les fruits plus tard, lorsqu’elle serait orientée « à gauche ». Un discours qui va contre l’évidence, en particulier aux yeux des classes populaires, premières victimes des politiques néolibérales, qui ont donc bien compris qu’elles ne peuvent hélas compter sur aucune force instituée pour sortir de ces logiques.  

L’accomplissement de l’ordre néolibéral est donc placé sous le signe d’une apparente nécessité, et logiquement, de la déconstruction du politique. Mais il contraint des populations toujours plus rétives, et doit de ce fait être de plus en plus imposé par la contrainte.

Il faut avoir en tête deux aspects essentiels de ce processus de dépolitisation pour en comprendre la pente fatalement liberticide. D’une part, ce cadre institutionnel et idéologique a été conçu comme étanche au débat et au compromis, c’est tout ce qui en fait l’intérêt stratégique pour les classes dominantes qui l’ont imposé. D’autre part, il a été spectaculairement efficace pour imposer toutes les réformes qui avantagent structurellement leurs intérêts. Absolument tout est passé de leur agenda institutionnel structurel (les trois piliers), si ce n’est immédiatement, du moins progressivement. Or l’on s’habitue à un tel succès, jusqu’à oublier que la réalité est toujours plus complexe que ses désirs, et ne peut qu’y résister à un moment donné. C’est l’antique hubris qui guette nos classes dominantes. Les entreprises publiques ont été privatisées pour l’essentiel ; le chômage de masse, la destruction en bonne voie du droit du travail et la concurrence internationale favorisée sur la production nationale ont « rediscipliné » le salariat ; les grands syndicats ont été achetés[10], ainsi que tous les médias de masse[11] ; les instances de contrôle (Conseil d’État, cours constitutionnelles, autorités diverses de santé publique, etc.) sont aux mains de la haute Fonction publique acquise depuis longtemps aux nouvelles puissances financières et aux institutions du néolibéralisme ; l’Université et le monde intellectuel n’abrite que quelques très rares, et ostracisés, contempteurs des institutions du néolibéralisme (pour la France, quel intellectuel de 1er plan soutient une sortie de l’UE, à part Emmanuel Todd et Frédéric Lordon ?) ; une alternative internationale au capitalisme renouvelé sur les bases néolibérales n’existe plus depuis 1991[12], etc. Du point de vue des classes dominantes, et pour ce qui est des sociétés qu’elles dominent désormais intégralement, rien ne vient plus menacer en apparence la configuration institutionnelle qui assure leur prédominance matérielle, pas même au niveau symbolique, du fait de leur impressionnante hégémonie idéologique[13]. Désormais, en théorie, rien ne les empêche d’aller encore plus loin dans la déconstruction de l’État social souverain, conformément à l’agenda néolibéral, jusqu’à le faire intégralement disparaître. Si ce n’est la frustration montante des classes populaires et moyennes, majoritaires et précarisées par le rouleau-compresseur néolibéral. Bien que sans représentation instituée, elles sont néanmoins à la source de manifestations de colère collective de plus en plus fréquentes et massives. Les classes dominantes se retrouvent donc dans une situation ambivalente, à la fois incapables de refréner leur maximalisme déconstructeur puisque rien ne vient tempérer institutionnellement leur volonté, et sourdement inquiètes face au mécontentement montant des populations qu’elles exploitent. Il leur faut donc, dans cette logique de fuite en avant, organiser un contrôle de plus en plus serré de ces populations pour tenter de limiter cette menace aussi informe que grandissante.

Le moment « Covid » de l’autoritarisme néolibéral

La suppression graduelle mais tendancielle des libertés publiques et individuelles par rapport à la situation de l’État social d’après-guerre ne date pas d’aujourd’hui, et de loin s’en faut. Pour les États-Unis, la capacité pour le gouvernement de violer systématiquement, massivement et durablement les libertés individuelles date de la « guerre contre le terrorisme »[14]. Georges Bush a suspendu les droits communs en 2002 suite aux attentats du 11 septembre 2001, aucun des gouvernements suivants n’est revenu par la suite sur cette mesure. Pour la France, ce sont les attentats de 2015 qui permirent d’instaurer l’État d’urgence permanent. François Hollande le fit passer dans la loi en novembre 2016, avec la complicité des parlementaires et du Conseil constitutionnel[15]. Le Covid, qui est une « crise » politique bien plus qu’une crise sanitaire, aura été évidemment l’occasion d’intensifier le contrôle de chaque individu et de démanteler les protections légales et constitutionnelles qui nous protégeaient jusque-là des pressions arbitraires du pouvoir. « L’État d’exception » devient ainsi le régime permanent des gouvernements néolibéraux. Et, on l’a vu, il ne s’agit pas d’un accident de parcours ou d’un dérapage momentané, mais l’aboutissement logique d’un processus qui depuis le départ est incompatible avec la Politique et les processus démocratiques qu’elle permet. La « démocrature » de la gouvernance néolibérale par traités, doublée désormais par l’État d’exception permanent, remplace ainsi, quelles que soient ses variantes, et ce dans tous les pays occidentaux, la souveraineté nationale, c’est-à-dire la souveraineté de l’État que s’attribue la communauté des citoyens afin de garantir son autonomie et de permettre des processus démocratiques.

Le « pass sanitaire » n’est pas au service d’une question sanitaire13, c’est une arme institutionnelle de gouvernementalité autoritaire, le « biopouvoir » annoncé prophétiquement par Michel Foucault à la fin des années 70, arme destinée au contrôle social de chaque individu. Ce contrôle est désormais possible du fait de la numérisation globale de la vie sociale, phénomène que la gestion de crise du Covid aura permis d’accélérer spectaculairement[16]. Cette numérisation généralisée offre en effet deux possibilités qui sont autant de tentations irrésistibles pour les classes dominantes actuelles : le contrôle de toutes les activités sociales principales, des réseaux et même de la famille idéologique de chaque individu (grâce au traçage numérique et au Big Data), et la possibilité de contrainte qui vient avec, à savoir débrancher socialement ces mêmes individus en cas de non-conformité avec le comportement (et les pensées) qu’exige le gouvernement du moment. Mais surtout, ce contrôle et cette possibilité de contrainte ubiquitaire sont nécessaires aux classes dominantes si elles veulent achever leur programme néolibéral, alors qu’il leur reste le plus dur à imposer à des populations désormais rétives aux « réformes » incessantes qui déconstruisent leur sécurité matérielle et sociale.

Le plus dur disons-nous. Car si l’essentiel des mesures structurelles sont déjà actées, elles sont là pour permettre le démantèlement systématique de l’État social, et la dernière partie qui reste à démanteler est aussi énorme que stratégique. Énorme, de par sa surface financière : du point de vue des classes dominantes, l’hôpital public et la Sécurité sociale stérilisent au détriment du profit privé, des centaines de milliards d’euros chaque année. Privatiser ces institutions ferait immédiatement sauter ce verrou et permettrait de mettre la main sur ce magot. Stratégique en effet, pour affaiblir toujours plus la position des salariés face à la pression qu’il est alors possible d’exercer sur eux. Car ce qui assure la sécurité matérielle des salariés facilite toujours la faisabilité et la durabilité des luttes sociales, donc la combativité potentielle de ces salariés, et limite leur flexibilité maximale, exigée par le management néolibéral. Stratégique aussi pour la facilité technique avec laquelle on peut dégager cette fabuleuse réserve de profits. Il suffirait en effet de passer une ou plusieurs lois changeant le statut juridique de ces activités, pour immédiatement générer des dizaines de milliards d’euros de profit privés supplémentaires dans chaque pays, chaque année. Nul besoin alors de créer des entreprises, de financer de la recherche et développement, de construire des bâtiments, etc. Un simple jeu d’écriture juridique et le tour est joué. Cette tentation est bien évidemment irrésistible, et la seule raison pour laquelle les classes dominantes ne lui ont pas encore cédé est leur crainte des révoltes sociales et politiques qu’une telle involution pourrait générer. La solution est celle du passage en force, du moment que l’on reconfigure assez la forme des sociétés occidentales pour s’assurer de la vulnérabilité de chaque individu face à la contrainte gouvernementale. Et c’est précisément ce que rend possible, à leurs yeux, la numérisation de la vie sociale : une société infiniment contrôlable et soumise à la sanction automatique. Limiter et contrôler les contacts sociaux, pouvoir les filtrer en fonction de la docilité des individus, connaître leurs opinions et leurs réseaux en espionnant systématiquement et massivement leur comportement sur la toile, passer à la monnaie électronique donnant la possibilité de connaître tous les achats d’une personne et pouvant au besoin les empêcher, filtrer la possibilité de travailler ou non en fonction d’un pass qui donne ou non le droit d’avoir une vie sociale normale, etc. Tout cela est soit déjà en place, soit permis à terme par les nouvelles possibilités numériques. Ces possibilités jointes à une propagande générale au grès d’un contexte de panique sociale générée artificiellement (en gros la « stratégie du chaos » jadis décrite là aussi de manière prophétique par Naomi Klein), comme le récit du terrorisme ou de la Covid ont pu imposer le modèle avec succès, les classes dominantes peuvent désormais caresser l’espoir d’achever le plus dur de l’agenda néolibéral tout en évitant le scénario catastrophe pour elles d’une révolution politique qui démantèlerait les institutions néolibérales, seules garanties de leur force actuelle, à l’occasion de la contre-réforme de trop. La phase autoritaire du néolibéralisme est donc désormais démarrée dans tous les pays occidentaux. Encore plus que le récit de « la guerre contre le terrorisme », celui de « la guerre contre le Covid » en aura été le coup d’envoi. On en veut pour preuve l’extraordinaire synchronie des mesures apparemment aberrantes dans tous les pays occidentaux depuis le printemps 2020, et la monotonie des discours officiels, tout aussi aberrants en apparence.

Le prochain prétexte de l’autoritarisme néolibéral

Le récit du virus très dangereux[17] s’épuise lentement. Après la construction d’une menace sanitaire censée être historique et son instrumentalisation intéressée, celle de la contrainte et du contrôle généralisés, on peut être certains que surgiront d’autres prétextes à l’approfondissement permanent de cet État d’exception. Il semble probable que sera ainsi instrumentalisée la « punition écologique » qui se prépare, sous les faveurs de la mise en scène d’une menace climatique universellement angoissante, rendant caduque les processus démocratiques classiques face aux changements induits par les mesures à prendre pour y faire face. Et si ce n’est pas cette option, ce sera autre chose, faisons confiance à ce pli désormais bien pris de nos classes dominantes, désormais droguées à la contrainte et au contrôle universel des individus hors cadre juridique, seule configuration sociale apte à les rassurer.

La société de surveillance et de contrainte est-elle notre destin grec ?

Pour autant, le panoptique 2.0 est-il notre destin assuré, et nos classes dominantes sont-elles devenues toutes puissantes ? Il est permis d’en douter fortement, malgré les apparences.

Leur légitimité était déjà fortement entamée, après plusieurs décennies de destruction des acquis sociaux, après avoir constamment promis que la « rigueur » budgétaire (baisse des dépenses publiques), l’ouverture commerciale, la dérégulation de la finance, la monnaie unique, le marché unique, et toutes les institutions européennes (pour les pays membres concernés), allaient, après une période de transition indéfinie, produire de la croissance, le plein emploi et même un monde plus écologique. Comme c’est tout le contraire qui s’est produit, et que cette involution non seulement continue mais s’accélère, il est bien évident pour les très nombreux perdants occidentaux de la « mondialisation » néolibérale qu’on les a roulés dans la farine. Tous les partis, les médias, les intellectuels, les classes supérieures, qui ont unanimement vanté les bienfaits futurs de la mondialisation et des institutions européennes ou qui les critiquent en vain sans jamais appeler à les quitter, sont désormais déconsidérés dans une frange toujours plus importante de la population, en particulier au sein des classes populaires et des classes (anciennement) moyennes, précarisées. Se sachant abandonnées des institutions censées les protéger ou les représenter, ou tout simplement les informer, elles se radicalisent et s’autonomisent. Les Gilets jaunes furent la dernière manifestation majeure de ce clivage grandissant. Les classes dominantes occidentales le savent parfaitement, et c’est pour cela qu’elles ont décidé de se passer de leur assentiment et de leur soutien, tout en se donnant les moyens de les contraindre de manière toujours plus serrée. Mais cette fuite en avant sera à terme leur perte, car on ne peut durablement dominer une société en luttant aussi ouvertement contre sa propre population. L’accélération de la mise en place d’une société de surveillance et de contrainte qui a eu cours à l’occasion de la Covid a tout autant accéléré cette prise de conscience et la radicalité montante de l’hostilité des classes populaires face à leurs « élites ». Les interprétations critiques de cette crise qualifiées de « complotistes » ayant révélé en général une bien meilleure valeur prédictive que la doxa officielle (qui ne fut critiquée que sur les marges par l’opposition la plus en vue), les classes populaires et moyennes qui n’ont pas marché dans le récit officiel n’ont plus aucune confiance, s’il leur en restait, dans les médias de masse, les gouvernements et les partis politiques classiques. Le clivage devient donc béant et non rattrapable. Deux camps se font désormais face, les uns possédant tous les moyens de contrainte, les autres devenant majoritaires.

Plus grave encore pour nos classes dominantes, elles se révèlent les plus bêtes à l’échelle mondiale. Renversement historique et spectaculaire, les classes dominantes occidentales se font indéniablement dépasser par celles des grands pays, essentiellement la Chine et dans une moindre mesure la Russie, qui n’ont pas abandonné leur industrie et leur souveraineté matérielle et institutionnelle[18]. Comprendre ce phénomène se révèle sur bien des aspects contre-intuitif. Il faut pour ce faire abandonner totalement l’idéologie du libéralisme économique. Cet aspect pas assez étudié et aux conséquences parfaitement stratégiques mérite donc une réflexion à part entière. C’est en tout cas ce qui nous confirme que, autant d’un point de vue interne comme d’un point de vue global, nos classes dominantes vont perdre tous leurs paris. Nous serions bien avisés d’accélérer le plus possible cette défaite programmée.

2La situation internationale des classes dominantes occidentales est compromise par la désindustrialisation qu’elles ont elles-mêmes provoquées

Les facteurs matériels de la puissance d’une société

Il nous faut ouvrir une parenthèse pour comprendre la situation des classes dominantes occidentales. Notre compréhension des phénomènes dits « économiques » est polluée par deux sources de confusion permanente : la monnaie et la « science économique ». La monnaie est utilisée notamment pour jauger la valeur économique des biens et des services, servant ainsi de mesure abstraite pour établir un équivalent général : 1 000 euros de pommes de terre est égal à 1 000 euros de micro-processeurs. Il faut bien sûr beaucoup, beaucoup plus de pommes de terre pour arriver à la même valeur en micro-processeurs, mais une fois arrivé à 1 000 euros, les deux quantités de biens matériels ont exactement la même valeur « économique » selon la théorie. Nous sommes habitués à considérer toutes les activités productives selon la même échelle de valeur, celle de leur valeur monétaire, et cette dernière comme seul facteur objectif de leur valeur économique. Toujours en suivant nos intuitions, nous pensons qu’un individu ou une entreprise riches sont puissants parce que l’argent est le vecteur qui permet de réaliser cette puissance. Partant, une société puissante est donc logiquement une société… riche, et vice versa. On peut donc, suivant cette logique, mesurer la puissance d’une société donnée par sa place relative dans le tableau comparatif de la valeur ajoutée cumulée sur une année, le fameux PIB. Enfin, cette fois-ci au niveau idéologique, la théorie économique dominante nous enseigne explicitement que toutes les activités économiques sont équivalentes en soi, et que seule leur valeur monétaire, fixée par le marché, est notre guide pour juger de leur valeur sociale objective[19].

Mais qu’est-ce qu’être puissant cette fois-ci sur un plan strictement pratique ? La puissance est du registre du faire, et non pas du simple discours. Être plus ou moins puissant, c’est être plus ou moins capable d’agir concrètement, de modifier le réel du fait de son action. Or, si l’on examine d’un peu plus près l’action au miroir de la seule richesse, on s’aperçoit que la capacité d’agir que permet la détention de cette richesse est une capacité indirecte : non pas la capacité directe de faire, mais la capacité de faire faire par d’autres que soi. Cela n’a guère d’importance à un niveau individuel, mais au niveau de la société elle-même, cela change tout. Une société qui n’est « que » riche, est en réalité impuissante au niveau de la production, celle de l’action concrète, dépendante de celles qui sont collectivement capable de produire massivement biens et services de toute nature. L’Arabie Saoudite, par exemple, riche du pétrole de son sous-sol, est un pays sans économie propre, sans capacité de faire, totalement dépendante des pays puissants qui vont fabriquer pour elle presque tout ce dont elle a besoin. C’est donc concrètement un pays riche et impuissant, capable d’acheter énormément de choses, mais totalement incapable d’agir de par ses propres forces. A contrario, si la Chine est puissante, ça n’est pas parce qu’elle a désormais un impressionnant PIB, mais parce qu’elle fabrique directement une part très importante des biens et des services du monde.

Tout comme la véritable puissance c’est la capacité d’agir de soi-même, la capacité de produire dépend de la productivité, c’est-à-dire du rendement de cette action, très variable selon le type et la modalité de celle-ci[20]. Avec telle unité d’investissement, telle unité de force de travail, telle unité d’intrant et de source d’énergie, telle organisation du travail (etc.), que sommes-nous capables de produire ? Et si on augmente ces unités, que se passe-t-il en tendance ? Si lorsqu’on augmente ces facteurs de production, cette capacité d’action augmente en proportion, nous avons affaire à des rendements croissants. Si c’est l’inverse à terme, ce sont des rendements qui tendent à être décroissants. Tout dépend du type de production considéré. Du point de vue de la productivité, de la croissance des rendements, donc de la capacité d’agir, il est très différent de produire des supercalculateurs ou de produire des pommes de terre. Sans rien enlever à la noblesse et à la nécessité vitale de l’agriculture, celle-ci est d’ailleurs un exemple classique de rendements décroissants en tendance, avec une courbe temporelle « en cloche ». À technique égale, plus on étendra la surface des terres cultivables, plus on la travaillera, plus les rendements, après avoir crus, se mettront fatalement à baisser tendanciellement. Au début l’on privilégie les terres les plus fertiles, puis on défriche les moins fertiles, puis même pour les plus fertiles les sols, trop mobilisés, s’épuisent, etc. L’industrie en est le contre-exemple évident. C’est le plus grand réservoir connu de rendements croissants, et à vrai dire quasiment le seul. C’est ce qui a fait l’historique puissance, hors de proportion avec le reste des autres sociétés, des sociétés occidentales. Avec le même nombre d’heures travaillées par personne, elles furent soudainement, et du fait de leur industrialisation, capables de réaliser un nombre infiniment plus grand de biens et de services, donc d’actions humaines. Comparativement, aucune autre société non industrialisée ne pouvait plus résister à leur puissance.

Ce fait est indéniable, et pourtant, c’est comme si nous n’en avions tiré aucune conséquence rigoureuse. Les pays occidentaux, à la suite de l’Angleterre qui y avait pourtant perdu sa puissance dès la première moitié du XXe siècle, se sont progressivement laissés gagnés par l’idéologie du libre-échange. Ils ont été pris dans la mondialisation néolibérale qui, si elle a été la stratégie gagnante de leurs classes dominantes à court terme, s’avère être une stratégie perdante sur le moyen terme. Car les classes dominantes d’une société puissante (puissante donc par sa large capacité à réaliser toutes sortes d’actions concrètes avec en outre des rendements croissants), sont forcément puissantes à l’échelle du monde. Mais des classes dominantes d’une société peu puissante, sont tout aussi forcément inféodées, d’une manière ou une autre, aux classes dominantes des sociétés plus puissantes. C’est le cas par exemple des classes dominantes que les marxistes qualifiaient autrefois de comprador,en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud, qui ne devaient leur situation que par leur acceptation du pillage généralisé de leurs matières premières par les pays occidentaux (ce qui est toujours presque intégralement le cas de l’Afrique). Si la situation n’est pas redressée rapidement, c’est ce qu’il adviendra aux classes dominantes occidentales. Elles n’ont certes jamais été aussi puissantes en interne, mais elles sont actuellement sans avenir au niveau international face à la puissance montante de la Chine et de la Russie (dans une moindre mesure).

Nos sociétés ne semblent pas comprendre ce qui cause ce déclin de puissance. La Chine, elle, a parfaitement compris ce qui avait fait la puissance des pays occidentaux, quels que soient la nature de leur régime politique. Ce qui avait fait l’étonnante puissance des États-Unis libéraux ou du IIIe Reich nazi, c’était leur massive industrialisation, et rien d’autre. Si l’Allemagne actuelle reste puissante, c’est au prorata de ce qu’il lui reste d’industrie. Si les États-Unis restent très puissant[21] c’est grâce au maintien d’un gigantesque secteur militaro-industriel[22] et à la Silicon Valley[23]. Si la puissance de la France est en train de s’écrouler, c’est principalement en raison de sa désindustrialisation massive et continue depuis au moins vingt ans. C’est la même chose pour l’Italie. Seule les régions encore industrialisées sont puissantes en Espagne, notamment la Catalogne. L’Italie du Sud, dont l’industrie ne s’est jamais développée, est pauvre et impuissante, à l’inverse de l’Italie du Nord[24]. La Corée du Sud, au début des années 1950, étaient aussi pauvre et impuissante que les pays africains les plus pauvres. Depuis son industrialisation, elle est devenue malgré sa taille un pays puissant. Etc. Il n’y a pas de contre-exemple. Tout pays qui s’industrialise gagne en puissance, tout pays qui se désindustrialise perd en puissance. Pouvoir produire toute sorte de biens matériels avec, à l’unité, toujours moins de travail, de capital, de matières premières et d’énergie, décuple rapidement les capacités d’action[25]. Il faut être aveuglé par l’idéologie pour ne pas en prendre conscience[26].  

Les classes dominantes les plus stupides de la Terre

Si on veut bien comprendre la portée de ces vérités prosaïques mais parfaitement stratégiques, on comprend alors que nos classes dominantes sont aveugles : elles ont donné les rendements croissants, c’est-à-dire les clés de la puissance, à la Chine.[27] Après avoir réorganisé et dominé le marché privé et la majeure partie des activités publiques à leur avantage (exceptions faites des activités régaliennes et de la santé publique), et faute de rendements croissants possibles en Occident puisque désormais désindustrialisé (sauf exception), les classes dominantes doivent donc trouver d’autres moyens de maximiser leurs taux de profits. Dans ce cadre largement désindustrialisé de par leur faute, l’une des options consiste pour elles à continuer à faire ce qu’elles savent faire : exploiter sans investir[28]. Et de ce point-de-vue, les derniers moyens de profits faciles sont, d’une part, de finir de dépouiller l’État social (notamment en privatisant la santé publique), et d’autre part, de vendre à leur profit le patrimoine national (immobilier, aéroports, gares, routes, littoraux, forêts, etc.) aux classes dominantes des pays puissants (ou aux pays puissants eux-mêmes). Cependant, cela risque d’être bien plus difficile que tout ce qu’elles ont fait depuis trente ans. La résistance des populations a en effet toujours été plus importante concernant ces sujets.

C’est pourtant la voie qu’elles vont le plus probablement suivre car, en réalité, elles n’ont plus guère le choix. La grande bifurcation de la mondialisation néolibérale date des années 80, 90 et 2000, périodes pendant lesquelles s’est réalisée la réorganisation de la production industrielle à l’échelle du monde, réorganisation qui a finalement conduit à donner les clés de la puissance à la Chine (pour faire court). Et s’il est facile et rapide de démanteler des filières industrielles, il est beaucoup plus laborieux et long de les reconstituer. Et l’avance chinoise est désormais considérable. Quoi que les classes dominantes occidentales fassent désormais, elles dominent donc des sociétés qui vont être de moins en moins puissantes. Nous allons vers un succès historique des classes dominantes chinoises (et autres) et l’échec historique des classes dominantes occidentales, qui, par réaction, sentant confusément que la situation leur échappe, deviennent hystériques et violentes, voire nihilistes. Elles imitent donc, stupidement à l’échelle historique, mais rationnellement de leur point de vue limité, le régime politique chinois (celui de la contrainte sociale ubiquitaire), croyant ainsi renforcer leur pouvoir et leur richesse, au lieu d’imiter la clé du succès chinois qui réside dans son extraordinaire volontarisme industriel. Elles perdront sur tous les plans !

3 – Que faire ?

Face à nos classes dominantes, dans cette situation radicalisée, nous ne sommes plus dans un rapport de force politique classique, avec une composition possible entre les parties. Nous sommes désormais dans une situation potentielle de guerre civile, avec d’un côté les classes dominantes (et la partie de la population qu’elles parviennent à mettre de leur côté), et de l’autre la très grande majorité des classes dominées. Guerre civile potentielle car les deux parties ont maintenant tout à perdre et ne peuvent plus trouver un terrain d’entente. Il nous faut impérativement sortir au plus vite de la logique qui implique d’un point de vue structurel une perte collective de notre capacité d’agir concrètement depuis notre désindustrialisation, et une montée inéluctable d’un régime de plus en plus autoritaire, devenu indispensable pour nos classes dominantes. Il faut nous débarrasser de nos classes dominantes devenues plus ou moins consciemment suicidaires et nihilistes. Les véritables classes dangereuses, ce sont elles. Si nous ne les destituons pas en démantelant les institutions qui seules font leur force actuelle (cf. les trois piliers du néolibéralisme et leurs institutions supranationales), elles nous entraîneront dans leur chute, qui les conduit à mettre en place une société autoritaire, elle-même dominée par la Chine.

Des raisons d’espérer malgré tout, sont là.  La France reste un pays composite et instable, difficile à contrôler longtemps, attaché à l’autonomie relative de l’État et aux services publics qui rééquilibrent partiellement mais stratégiquement nos fortes disparités nationales. La rentrée dans une phase aiguë de l’autoritarisme néolibéral, par son effet d’accélération brusque depuis le chaos sanitaire orchestré par les pays occidentaux, produit des effets massifs de prise de conscience, aux conséquences potentiellement dévastatrices pour les classes dirigeantes et dominantes actuelles. Les Gilets jaunes pourraient bien n’avoir été qu’un tour de chauffe face à ce qui s’en vient. Nous ne sommes probablement qu’au début d’un processus de Reconquista populaire spontané, chaotique mais massif.

D’autre part, des fissures pourraient apparaître au sein des classes dominantes, car une partie est en train de comprendre quel est l’horizon dramatique de la logique actuelle, y compris pour elles. Aux États-Unis par exemple, la société Intell se remet à vouloir produire des processeurs sur le territoire américain, et Elon Musk, frustré de dépendre à ce point de la Chine, souhaite une inflexion majeure de la mondialisation (d’où son soutien à Donald Trump). En France, Lagardère est récemment parti en guerre contre Macron[29], après avoir fortement contribué à le mettre au pouvoir. Les médias qui lui appartiennent sont donc poussés stratégiquement à remettre en cause le récit officiel afin d’affaiblir la position présidentielle.

Enfin, une situation sociale est toujours trop complexe pour être longtemps monolithique, et le portrait que nous avons tracé à gros traits de la situation actuelle est infiniment trop réducteur. Des marges de manœuvre existent qui peuvent permettre d’organiser formellement l’indispensable révolte à venir si nous voulons échapper à notre destin grec (au sens antique comme contemporain) …   

Notes 


[1] Ici avec une majuscule afin de la distinguer de la simple politique électorale. La Politique ne se trouve que dans une sorte tout à fait particulière de société où la forme générale de cette dernière est présentée explicitement comme résultant de choix publics, librement institués et toujours réversibles ou modifiables (contrairement à une représentation religieuse, scientiste ou économiste du monde, bref à tous les déterminismes qui pensent ce dernier sous le mode de la nécessité métaphysique ou physique). Ces orientations générales, ces choix explicites, se retrouvent de ce fait soumis à la critique publique, et non inféodés à des instances pensées comme supérieures à cette société, qui auraient l’autorité de préempter ces choix, à l’intérieur de cette société et encore plus à l’extérieur. Ce ne sont donc que les décideurs publics, habilités explicitement ou implicitement par cette société à opérer ces choix qui portent l’entière responsabilité de son orientation générale et de ses conséquences (y compris dans un régime autoritaire non inféodé à une puissance extérieure). Ce qui fait que la société politique est toujours capable de se représenter elle-même par le biais de ses institutions publiques, et de s’autogouverner consciemment (dans un sens très global, à l’échelle de cette société, nous ne parlons même pas ici de démocratie, variante la plus égalitaire des sociétés politiques) puisqu’elle n’est soumise à aucune autorité lui échappant, se présentant à l’intérieur ou à l’extérieur en surplomb de sa liberté collective. De toute évidence, ce n’est plus notre cas au sein de la gouvernance néolibérale par traités, qui dissout dans son bain institutionnel acide toutes les souverainetés, donc toute l’autonomie (le fait d’être soi-même, pour une société, la seule source des lois explicites réglant les limites instituées des comportements collectifs) des sociétés jadis authentiquement politiques, politiques parce que volontairement et consciemment autonomes…

[2] Ces mêmes risques entrepreneuriaux restant pourtant en théorie la seule justification officielle des dividendes…

[3] Sauf dans des conditions extrêmes (conflits militaires, guerres civiles, crise économique extrême ou endémique, catastrophe naturelle, etc.), exceptions qui confirment (heureusement) la règle.

[4] Ces traités ne sont modifiables qu’à l’unanimité de dizaines de pays, et de plus directement inscrits dans les constitutions nationales, primant toujours sur la loi qui ne peut y déroger. Jamais des choix économiques, ici l’orientation néolibérale, n’avaient été à ce point rigidement préservés de toute remise en cause. Des institutions supranationales « indépendantes » – comprendre indépendantes du politique -, sont exclusivement dédiées à l’application des traités, donc de ces principes néolibéraux. L’UE est un véritable bunker néolibéral, et n’est que cela (au-delà de sa propagande bien sûr avec laquelle elle est pourtant généreusement confondue). Mais il faut bien comprendre que même si elle garantissait ainsi rigidement un autre contenu, sa forme et son potentiel institutionnel resterait tout autant anti-politique et anti-démocratique. Inclure la moindre politique, fut-elle plus sympathique, dans le carcan très spécifique des traités multilatéraux et des institutions dédiées à leur application, c’est ipso facto lui enlever son caractère politique, c’est-à-dire librement modifiable. Ce qui est toujours la pire des façons pour mettre en place une orientation sociale quelconque. Les traités ont leur utilité et même leur nécessité. Mais on doit limiter leur usage au strict nécessaire : les situations nécessairement internationales, comme la guerre et la paix, les eaux internationales, l’espace, la coopération internationale, etc.

[5] Notion idéologique spécifique à l’histoire contemporaine postulant, contre toute évidence, que les activités de production et d’échanges constituent une sphère séparable et autonome du reste de la société.

[6] Elles en dépendent presque toutes, que ce soit de manière directe ou indirecte. Choisir telle ou telle politique économique, c’est donc ipso facto impacter les institutions sociales. Politique économique et politique sociale sont donc certes distinctes mais néanmoins inséparables.

[7] Le terme informe de « population » est ici privilégié, car ce ne sont plus des nations démocratiques. Ces dernières en effet ne sont composées que de citoyens, c’est-à-dire de magistrats au sens ancien, capables non seulement de participer activement aux débats public mais de les arbitrer. Ici, ces ex-citoyens redeviennent des sujets, composant une simple population (et non plus une nation souveraine), soumis à des contraintes instituées non issues de leur arbitrage, même de manière indirecte, et sur lesquelles ils n’ont plus aucune prise. Un peuple, ou une nation, dans l’acception moderne de ces termes, implique que les membres d’une société donnée sont appelés à prendre le contrôle des institutions publiques de cette société, et sont donc désormais activement responsables de leur destin commun. Encore faut-il pour ce faire que leur société soit autonome, et donc dans les sociétés contemporaines, que leur État soit souverain. Sans État véritable, donc souverain, il n’y a pas de peuple ou de nation effective, mais juste en puissance.

[8] La gauche radicale théorise et fait vivre l’idée qu’il est possible de retourner les institutions néolibérales pour leur faire faire l’inverse de ce que pour quoi elles ont été conçues (c’est tout l’objet de l’altermondialisme et des « plans A/plans B », qui en est la variante française). Elle est donc elle aussi néolibérale à deux titres : elle défend la nécessité et même la désirabilité du troisième pilier institutionnel du néolibéralisme, parfois une bonne partie du premier (l’inverse du libre-échange est le « protectionnisme », assimilé à la guerre dans cette antinomie polémique, idéologique et mal pensée), mais surtout l’obsolescence présumée de la politique nationale, donc concrètement de la politique tout court. Elle défend même, et de plus en plus, qu’il est possible, nécessaire et souhaitable d’utiliser la vertu apolitique et antidémocratique des institutions supranationales et de la gouvernance par traités pour leur faire faire réaliser d’autres objectifs majeurs, souhaitables et impératifs, comme les objectifs écologiques. Ce qui confirme que la logique antidémocratique, qui conforte l’air du temps des classes éduquées, autonomisées dans les grandes villes ou les territoires attractifs, habite tout autant la gauche que la droite, se méfiant sans trop se l’avouer de plus en plus des classes populaires, vues de nouveau comme des classes dangereuses, rétives au progrès et foyer de la réaction, voire toujours tentées par le fascisme. Les thématiques idéologiques du « populisme », du « complotisme » et de la lutte contre la « désinformation », notamment, sont là pour leur permettre de conserver une bonne conscience inébranlable sans avoir à expliciter consciemment leur mépris (voire haine parfois) de classe, et préserver la pensée unique sur la « mondialisation » comme destin en dehors de ce qu’il est permis de remettre en cause. De ce fait, à chaque clivage majeur, la gauche radicale se retrouve du mauvais côté pour l’essentiel, face aux classes populaires, et non pas à leur côté.

[9] La notion idéologique de progrès postule, comme un axiome, que tout ce qui est nouveau non seulement est nécessaire (proposition pourtant absurde), mais est souhaitable, réalisant une sorte de plan divin, ou une ruse de la raison, assurant in fine toujours un mieux-disant. Si ce n’est immédiatement, au moins dans le long terme, horizon qui recule bien sûr au fur et à mesure que l’on avance, les contre-exemples innombrables ne venant donc jamais entacher l’axiome de base. Si la nouveauté entraîne des catastrophes diverses, c’est que le phénomène n’est pas arrivé à son terme, qu’il n’est pas assez systématisé (il en faut plus), ou que des acteurs mal adaptés à sa nécessité et son intelligence en font un mauvais usage. La logique cumulative et méliorative de la science et de la technique, pourtant très particulière et non généralisable aux autres activités humaines et aux autres critères de jugement, sert de modèle à cette pensée magique.

[10] Professionnalisés, ils ne sont plus financés pour l’essentiel par les cotisations des salariés mais par les entreprises, l’État, et l’UE, c’est-à-dire précisément les trois entités face auxquelles ils sont censés établir un rapport de force.

[11] Dans le privé les médias classiques comme les réseaux sociaux sont directement aux mains des puissances financières, tandis que les médias publics sont contrôlés par les technocrates néolibéraux de gauche et de droite. L’information de masse est donc un bloc idéologique monolithique, et distille systématiquement la même propagande néolibérale, déclinée seulement selon ses différentes variantes idéologiques de gauche et de droite.

[12] Si ce n’est la Chine d’une certaine manière (et dans une moindre mesure la Russie), tout à fait ambiguë sur ce plan, à la fois acteur pivot de la mondialisation néolibérale mais n’en respectant pas la logique pour elle-même.

[13] Le grand récit du post-national et de l’inéluctabilité de la mondialisation et de ses institutions, fondamentalement, n’est plus sérieusement contesté depuis longtemps, s’il l’a jamais été depuis les années 1970.

[14] Oxymore célèbre. Pourtant, ce ne sont que les États, bien sûr, qui se font la guerre, notion juridique et non pas littéraire depuis plusieurs siècles. On peut être en guerre contre l’Irak, mais pas contre le terrorisme, et pas plus contre un virus. L’usage métaphorique de la guerre signale, comme un acte manqué, que c’est l’État d’urgence permanent en soi qui est recherché pour obtenir une sorte de dictature vécue comme légitime et nécessaire. Il doit donc être justifié par tous les moyens. Chaque situation d’urgence est dans ce but instrumentalisée au maximum, quand elle n’est pas créée de toutes pièces, justifiant par sa gravité supposée la mise en suspens du droit commun.

[15] Qui avalise tout ce qui viole la constitution quand c’est une violation majeure, et ne retoque, parfois, que ce qui est accessoire…

13 Si tel était le souci des gouvernements occidentaux, ils auraient massivement aidés les hôpitaux publics au lieu de fermer des lits, ils auraient mobilisés les médecins de ville en première ligne pour prévenir au plus tôt des formes graves plutôt que de leur interdire de soigner (!), ils auraient aussi privilégié le repositionnement d’anciennes molécules connues pour leur efficacité dans des cas similaires et pour la preuve qui a été faite depuis longtemps de leur innocuité, technique toujours plus efficace face à une nouvelle maladie que des nouveaux médicaments (longs à développer correctement, rares sont ceux qui fonctionnent, et la lenteur de la procédure pour s’assurer de leur innocuité aboutit souvent à des remèdes pires que le mal quand ils sont utilisés massivement avant de l’avoir dûment vérifié), ils n’auraient pas multiplié des mesures « sociales » aberrantes sans bases scientifique et des thérapeutiques expérimentales hasardeuses (confinements généralisé des bien portants, port du masque en extérieur, « vaccins » expérimentaux, etc.). Tout indique que la santé publique est le dernier souci de ces gouvernements, tout à leur exploitation de la panique qu’ils ont eux-mêmes générée afin de mieux habituer et faire accepter un État d’exception 2.0 à des populations paniquées et en état de sidération (sans doute plus pour longtemps cependant) face à une propagande anxiogène tous azimuts, inédite par son ampleur et son hégémonie…

[16]Pensons à la généralisation du télétravail, à celle des achats en ligne, au pass « sanitaire » lui-même et son QR code qui conditionne l’accès aux activités sociales de base, parfois carrément le travail lui-même, mais encore les démarches officielles en ligne, désormais la règle, la multiplication des réunions virtuelles en ligne, l’utilisation universelle du téléphone portable et de ses innombrables applications connectées au WEB, etc. Les GAFAM furent évidemment parmi les grandes gagnantes de la mise en scène officielle du Covid, et son relais très zélé (et intéressé), puisqu’elles en bénéficient massivement et directement. 

[17] Sa létalité, si elle est (peut-être, car la construction des chiffres officiels, notamment en France, pose toute une série de problèmes, au service évident de la validation de la thèse catastrophiste officielle) légèrement supérieure, est en tout cas parfaitement comparable (du même ordre de grandeur) à celle des années de fortes grippes au sein des sociétés occidentales de plus en plus vieillissantes, les générations du Baby-boom arrivant désormais aux âges de fortes mortalités (et ce, bien sûr, de plus en plus et pour encore quelques décennies), produisant des « effets de moisson » appelés à devenir de plus en plus massifs, Covid ou pas. Et ce d’autant plus que le système hospitalier public (sans parler du numerus clausus maintenu pour la médecine de ville favorisant les déserts médicaux), au lieu d’être renforcé afin de pouvoir faire face à cette vague annoncée de hausse de la mortalité découlant de la structure de notre pyramide des âges, est au contraire désorganisé et progressivement démantelé. La mortalité des cohortes âgées de notre population est donc appelée à exploser à partir de maintenant…

[18]Le processus est très loin d’être achevé, et les pays occidentaux conservent une nette supériorité dans certains domaines. De plus, les difficultés à venir, notamment pour la Chine, sont immenses (écologiques, démographiques, sociales et politiques, etc.). Cependant, le processus de l’avance chinoise économique et stratégique ne semble plus désormais pouvoir être renversé par les pays occidentaux. Et, nous allons le voir, au lieu de méditer les véritables leçons de ce renversement, en se réindustrialisant de manière radicale, ils persistent dans leurs illusions. Ils prennent certes modèle sur la Chine, mais sur ce qu’elle a de pire, la contrainte sociale généralisée, prouvant ainsi qu’ils n’ont rien compris des sources de la puissance chinoise, qui sont les mêmes que celles de leur ancienne puissance, dont ils ne vivent que sur les acquis tout en en détruisant les bases.   

[19] Si la demande sociale solvable est importante, et supérieure à l’offre sociale, alors le prix est censé monter, jusqu’à ce que l’offre suive, si le prix est bas c’est que la demande sociale est basse ou l’offre excessive, etc.

[20] Surtout si l’on se place du point de vue d’une dynamique temporelle et non pas simplement statique (juste à un moment t ), et du point de vue de la société en son entier et non d’un individu.

[21]  Même si leur déclin est manifeste et strictement parallèle à leur désindustrialisation.

[22] Jalousement protégé mais fragilisé par la non maîtrise américaine de la filière électronique du point de vue de la production et des terres rares, captées par l’Asie.

[23] Cependant vulnérable pour les mêmes raisons, car ne produisant plus ses propres processeurs, ni de terres rares, etc.

[24] Le marché unique national italien s’est développé trop tôt lors de l’unité italienne, empêchant le développement industriel du Sud, qui au départ doit toujours être protégé des industries plus mûres.

[25] Le concept objectif de productivité ne doit pas être confondu avec la productivité contrainte (la pression sur le travail, qui, outre sa détestabilité, ne produit au mieux que de faibles gains de productivité, quand elle n’est pas contre-productive à terme), et encore moins avec le productivisme, idéologie et pratique tendant à produire pour produire (afin d’équilibrer un solde du commerce extérieur par exemple pour un pays ou à l’échelle d’une entreprise afin de vendre n’importe quoi quitte à produire artificiellement une demande jusque-là inexistante). Il ne faut pas confondre bien sûr efficacité de production et société de consommation ou mercantilisme, ce qui n’a tout simplement rien à voir. On ne combattra pas le productivisme, ou la société de consommation, en faisant chuter la productivité, au contraire… Il s’agit de reprendre le contrôle démocratique des choix collectifs de production, et non pas de précariser encore plus les populations en les privant absurdement des biens de première nécessité. La décroissance, avec son objectif platement quantitatif, passe à côté, du moins avec son choix de vocabulaire, de la question qualitative, celle des choix de production, donc de la question stratégique…

[26] Pour toutes les personnes qui voudraient approfondir ce sujet essentiel, il faut lire l’ouvrage indispensable mais plutôt mal écrit et encore plus mal traduit d’Erik S. Reinert : Comment les pays riches sont devenus riches, pourquoi les pays pauvres restent pauvres, Paris, Éditions du Rocher, 2012 [2007]. Très rares sont les historiens de l’économie qui ont la clairvoyance et l’indépendance d’esprit de Reinert.

[27] Il faut d’ailleurs immédiatement souligner qu’il ne s’agit pas ici de vases communicants en quelque sorte inévitables. La puissance des uns n’est pas forcément captée par les autres. Pour les pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants, et a fortiori de plusieurs centaines de millions d’habitants, cette puissance est avant tout auto-centrée, et rien n’oblige à projeter cette puissance à l’extérieur, ou à la capter de l’extérieur. Encore une fois c’est une simple capacité de faire dont il est question. Seule la question stratégique, mais limitée des matières premières et des ressources énergétiques vient limiter la capacité de développement interne d’une puissance industrielle, à partir du moment où son marché intérieur suffit pour permettre de viabiliser une offre nationale (on ne parle pas ici d’autarcie bien sûr, objectif aussi absurde qu’inatteignable à l’échelle d’une société moderne, mais simplement de produire une bonne partie de ce que l’on consomme). Comme pour les institutions politiques, ce qui est important n’est pas d’être le plus puissant, mais tout simplement de pouvoir agir de son propre chef, d’être relativement autonome, non inféodé à d’autres sociétés, et de pouvoir permettre à une population d’être, à tout le moins, en dehors des problèmes de survie, de bénéficier universellement (en son sein, c’est-à-dire sans exclusive) d’une sécurité matérielle substantielle. En régime de libre-échange par contre, c’est effectivement une logique de vase communicants qui se met en place, car on ne peut pas dans ce système, par définition, protéger les industries moins compétitives des plus compétitives (soit par le coût de production, soit par la qualité, soit les deux). C’est ce que les Anglo-saxons appellent un jeu où, tendanciellement, « the winner takes all » (le gagnant rafle tout), un jeu à somme nulle donc, où ceux qui gagnent prennent leur gain de ceux qui perdent, contrairement à certaines sortes de « protectionnisme » qui permettent seuls des développements conjoints, et même parfois coopératifs. Mais ceci est une autre question.

[28] À part dans les armes, les GAFAM et les biotechnologies.

[29] Pour des raisons vénales, comme d’habitude, Macron, piètre stratège, ayant terriblement compromis les positions portuaires de Lagardère en Afrique, source notable de la fortune de ce dernier.

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