Les classes dominantes ont-elles encore une stratégie collective ?

Le nouvel épisode de la crise sanitaire semble confirmer ce que la crise des Gilets Jaunes avait laissé poindre : une étonnante incapacité des classes dominantes à défendre désormais leurs intérêts les plus structurels.

08 OCTOBRE 2020

Depuis 2016-2017[1], nous sommes rentrés dans une période chaotique, où les élites politiques, économiques, médiatiques et intellectuelles sentent qu’elles perdent le contrôle de la situation, et où les classes populaires et les classes moyennes précarisées (les grandes perdantes de l’ordre actuel), majoritaires mais orphelines d’une représentation politique et syndicale à la hauteur de la situation, testent leur force et leur détermination. Mais le Covid a encore aiguisé d’un cran cette opposition, cette tension et le chaos institutionnel et politique dans lequel nous sommes rentrés. Cette chronique se penche sur le fait que « notre » gouvernement actuel semble mettre de l’huile sur le feu dans une sorte de fuite en avant presque suicidaire sur le moyen terme, plutôt que de tenter de limiter le chaos grandissant. Or, il semble pourtant en première analyse que ce ne soit pas son intérêt objectif, et encore moins celui des intérêts qui le soutiennent et qui l’ont porté au pouvoir. Il semble donc difficile, contrairement aux périodes précédentes, d’analyser correctement la stratégie du pouvoir actuel et de ceux qui le soutiennent à bout de bras.

La communication publique du gouvernement, depuis le mois de juin, est spectaculairement anxiogène pour la population, dans le contexte d’un désordre économique croissant et dont les conséquences déstabilisatrices restent devant nous, autre facteur anxiogène. Derrière ce chaos orchestré officiellement, réside bien sûr une situation objective complexe et anxiogène par elle-même, celle du Covid-19, ou plus précisément celle des complications infinies d’une pandémie dont les conséquences sanitaires et sociales ont été décuplées autant par la gestion de crise invraisemblable de notre gouvernement que par l’action de destruction de l’hôpital public engagée par ses prédécesseurs. En effet, l’unique stratégie de tous ces gouvernements, encadrés par les règles européennes, est de diminuer sans cesse les moyens de l’hôpital public et de la Sécurité sociale, afin que ces deux pièces centrales de notre politique nationale de santé publique, qui en avaient fait sa force, cèdent la place aux acteurs privés, frustrés de ne pouvoir accéder aux profits gigantesques que recèle potentiellement le marché de la santé. Cette grande régression est bien sûr progressive pour pouvoir être imposée efficacement. En attendant, on oblige toutes les institutions encadrant la santé publique à intégrer d’ores et déjà les contraintes de profitabilité et les logiques comptables du privé. Notre système de santé, après trois décennies d’une telle logique, se retrouve donc incroyablement fragilisé, ne tenant que par le dévouement et le professionnalisme de son personnel. Mais pour expliquer les très mauvais chiffres français de surmortalité relatifs au Covid-19, il faut de plus souligner les conséquences de la désindustrialisation du secteur sanitaire, nous empêchant de pouvoir répondre rapidement à une situation imprévue en fabriquant dans l’urgence les produits et les appareils nécessaires. La désindustrialisation en général, fille du libre-échange, est là aussi une politique unique menée par tous les gouvernements successifs depuis plusieurs décennies, garantie contre toute alternative par les contraintes européennes. Enfin, l’influence très forte des grands laboratoires pharmaceutiques, gigantesques multinationales aux chiffres d’affaire quasi étatiques, vient corrompre l’impartialité des avis scientifiques et médiatiques, et, pire encore, toute la chaîne des décisions de santé publique.

À cette accumulation de failles structurelles dans notre système de santé national, vient enfin se rajouter le poids d’un gouvernement spectaculairement, voire historiquement, amateur, inefficient et irresponsable, grevé de conflits d’intérêts, et seulement capable d’envisager les décisions publiques sous l’angle de la communication et des petits arrangements douteux pour favoriser qui sa carrière, qui tel ou tel intérêt privé. C’est tout cela qui explique les très mauvais chiffres de surmortalité face à la pandémie actuelle des pays occidentaux en général, notamment des pays européens, et en particulier la situation française.

La question que je me pose est celle de la raison qui peut bien pousser ce gouvernement d’amateurs et de corrompus à agir comme il agit depuis le déconfinement. Car nous sommes bien obligés de constater deux choses. D’un côté ce gouvernement ne cesse de déployer, tous les jours depuis juin, une communication particulièrement anxiogène sur la reprise de la pandémie. Mais d’un autre côté, il ne fait rien de ce qu’il faudrait faire pour que, si la pandémie reprend toute sa vigueur (ce qui, à cette heure, ne semble pas vraiment être le cas, mais pourrait devenir vrai), et fort de notre triste expérience de l’hiver dernier, tout soit mis en œuvre afin de prévenir la surmortalité évitable des personnes à risque. Pour éviter cela, il aurait déjà fallu ouvrir, voire construire en urgence comme d’autres pays l’ont fait, des salles de réanimation spécialisées, accorder des crédits exceptionnels pour employer du personnel soignant supplémentaire, réindustrialiser sans délais les filières sanitaires stratégiques (masques FFP2, produits pharmaceutiques de réanimation, respirateurs, stocks d’hydroxychloroquine, etc.), traiter à l’hydroxychloroquine toutes les personnes positives (en arrêtant cependant de faire des tests amplifiant artificiellement 40 fois les résultats sur la charge virale multipliant ainsi dramatiquement le nombre de faux positifs), etc. Presque 5 mois ont passés depuis le déconfinement du 11 mai et rien de tout cela (à part les masques, et encore) n’a été mis en place. Ce décalage entre ce discours hystériquement anxiogène et l’absence de déploiement par ailleurs de toute véritable politique de précaution afin d’éviter le retour éventuel d’un confinement aux conséquences économiques (et donc sociales) dramatiques, alors que sur ce plan aussi le pays a été particulièrement fragilisé, met forcément la puce à l’oreille. Il faut donc tenter de comprendre quel est le véritable objectif de ce gouvernement historiquement nocif.

Avant de verser trop rapidement dans des hypothèses complotistes ou excessivement simplistes, il convient de rajouter un élément parfaitement stratégique, celui des grands intérêts économiques et financiers. Il est bien évident que notre président actuel et les médiocres dirigeants qu’il a nommé, ont été poussés en avant par les grandes puissances financières de notre pays. Autant il est possible de suspecter qu’une partie des incohérences et de l’impéritie des dirigeants français actuels est due à leur corruption, leur bêtise et leur incompétence, autant ceux qui les soutiennent et qui les ont mis au pouvoir sont, du moins collectivement, des acteurs froids, bien renseignés et rationnels. Or, la situation économique mondiale est mauvaise, nous sommes au bord d’une crise économique de grande ampleur, sans doute pire que celle de 2008. Plus encore pour les pays englués dans les institutions « européennes », incapables de faire le moindre pas de côté significatif pour ce qui est du libre-échange généralisé, de la dérégulation bancaire et financière, et de la fragilisation systématique du secteur public. Tous les indicateurs économiques sont désormais au rouge. La demande mondiale faiblit après plusieurs décennies de déflation salariale. Les banques, qui n’ont rien changé à leurs comportements spéculatifs aventureux depuis qu’elles ont été sauvées par nos impôts, sont très exposées et fragilisées. Les entreprises et une partie croissante des ménages sont surendettées. La dette publique et les règles européennes ne permettent pas une relance keynésienne à la hauteur du problème. La situation, avant le COVID et les différents confinements nationaux partiels ou généralisés du début de l’année 2020 dans le monde, étaient déjà très problématique. Cet arrêt partiel des activités économiques mondiales, dont une partie ne pourra pas être rattrapée lors de la très relative et très conjoncturelle « reprise » économique actuelle, est la difficulté économique de trop. Sans vouloir être à notre tour excessivement alarmiste, on ne voit pas trop comment nous pourrons éviter le déclenchement de la prochaine crise économique mondiale, en particulier dans la zone euro. Or, les classes dominantes et les élites européennes sont ici particulièrement exposées, et ont beaucoup à perdre d’une telle crise. L’euro, en respiration artificielle depuis 2008, ne tient plus que par l’imagination fertile des dirigeants de la BCE. Mais cette imagination a des limites, et la patience des Allemands par rapport aux pratiques hérétiques[2] de cette dernière encore plus. Si l’euro s’écroule, les institutions européennes en général, elles-mêmes branlantes, subiront un stress test ultime, dont rien ne dit qu’elles y survivront à terme. Ce qui est mis ici en péril pour les classes dominantes, ce sont les arrangements institutionnels européens qui ont jusqu’à présent assuré leur puissance sans plus avoir à tenir compte du moindre contre-pouvoir. Une situation véritablement exceptionnelle depuis les années 80, raison pour laquelle elles tiennent tant à maintenir vaille que vaille cet assemblage institutionnel, foncièrement antidémocratique. Ce sont précisément les arrangements économiques européens qui ont le plus à perdre d’un tsunami économique mondial.  

Or les décisions de ce gouvernement ont rendu nécessaire le confinement généralisé, aux conséquences économiques désastreuses, dont l’essentiel hélas reste à venir. Et sa politique de communication volontairement anxiogène aggrave ces conséquences en amplifiant les anticipations négatives de tous les acteurs, rendant les perspectives économiques encore plus floues et inquiétantes, installant dans les esprits des entrepreneurs et des consommateurs un climat d’incertitude et d’angoisse. L’économie est dans nos pays une activité sociale essentiellement décentralisée, qui dépend beaucoup du climat et de la psychologie collective des acteurs qui l’animent du côté de la production et de la consommation. C’est même un facteur crucial, qui explique par exemple une bonne part de la déflation structurelle du Japon depuis les années 90. Aucune entreprise ne va investir dans la recherche et le développement, ou dans le renouvellement de son matériel de production, encore moins embaucher ou augmenter les salaires, alors que les perspectives sont aussi incertaines et négatives. Les consommateurs quant à eux vont attendre que la situation soit plus lisible et plus rassurante avant de faire des dépenses significatives non obligatoire. C’est comme cela que s’installe une spirale déflationniste, qui n’est pas autre chose qu’un cercle vicieux, et dans lequel les mentalités collectives et leur interaction jouent un rôle primordial. Plus grave encore, l’essentiel des conséquences économiques déstabilisatrices issues du confinement du début 2020 ne se feront sentir que dans quelques mois, vraisemblablement au début de l’année 2021. Beaucoup de petites et moyennes entreprises étaient déjà excessivement endettées et connaissaient des problèmes de débouchés insuffisants. Arrive là-dessus un arrêt d’activité de plus de deux mois, alors que les dépenses fixes continuent. Les prêts relais gouvernementaux ont permis d’éviter les mises en faillite immédiates, tandis que la reprise de l’activité, ainsi qu’un rebond économique très relatif (dû au rattrapage des achats et des services lors du déconfinement) ont permis d’éponger partiellement les pertes sèches des deux mois de confinement[3]. Mais une fois ces prêts relais épuisés, les traites publiques et privées doivent de nouveau être honorées, avec un surendettement encore aggravé, et alors que l’activité est plombée par l’ambiance déflationniste. Les impayés vont s’accumuler, jusqu’aux inévitables cessation de paiements, et la mise en faillite qui s’en suit. Le temps que les démarches juridiques suivent leur court, ce n’est que vers janvier-février que ces petites et moyennes entreprises, et alors que ces dernières catégories d’entreprises sont par ailleurs les principales sources d’emploi, vont fermer en série. Cette brutale augmentation du chômage de masse, dans une perspective de déflation structurelle, va accélérer et aggraver le phénomène auto-entretenu de cette même déflation. Toutes ces entreprises, et ces salariés débauchés, avaient contractés des prêts bancaires qui ne pourront pas être remboursés, alors même que la situation des banques, y compris les plus grandes, étaient déjà très fragilisée pour la plupart. La surface de la demande solvable aura aussi diminué d’autant, paramètre aggravant dont devront tenir compte les entreprises qui resteront debout. Beaucoup devront, face à cette perspective sombre, débaucher une partie de leur personnel restant. Etc. Les comptes de la Sécurité sociale seront plombés face à l’augmentation du nombre de chômeurs (et des dépenses liées au Covid), et les rentrées fiscales subiront une chute alors que les dépenses auront augmenté. Bref tous les signaux économiques vont rentrer en même temps dans le rouge et la crise d’un système économique déjà à bout de souffle sera alors inévitable.

La zone euro, dont la tendance intrinsèque est déjà fortement déflationniste en soi, très impactée par la crise financière de 2008 et ses multiples conséquences en cascade, est très mal armée pour faire face à ce genre de situation. D’une part elle est conçue toute entière pour juguler l’inflation, et non pas pour contrer la déflation. D’autre part sa configuration institutionnelle, qui lie ensemble avec beaucoup de rigidité des dizaines de pays aux intérêts très hétérogènes, interdit les changements de cap rapides, coordonnés efficacement, massifs, significatifs et conjoncturels, que seul permet la souveraineté économique nationale. C’est pourtant la stratégie qu’exige la crise économique majeure qui s’en vient. Or, le vrai-faux plan de relance européen en est la parfaite et tragi-comique antithèse. Parfaitement sous-dimensionné, bourré de purs effets d’annonce, arrivant comme la cavalerie bien trop tard (si jamais les gouvernements en voient concrètement la couleur), fait de bric et de broc, soumis à d’innombrables aléas qui le rendent en grande partie hypothétique, il aggrave bien souvent la situation[4] qu’il est censé améliorer. Ce n’est pas autre chose qu’un pansement sur une jambe de bois. Et à part peut-être en Allemagne, il ne sera pas compensé par d’énergiques plans de relance nationaux, puisque les pays enferrés dans les rigides règles européennes voient leurs budgets publics mis sous une surveillance tatillonne de la Commission et de la Banque Centrale.

Dans ce contexte explosif, la communication anxiogène et hystérique du gouvernement paraît complètement irresponsable et, dans le fond, inexplicable. C’est comme s’il avait décidé de se balader avec des torches enflammées à la main alors que nous sommes assis sur une montagne de poudre explosive. Il semble donc scier la branche sur laquelle non seulement ses membres sont assis, mais également toutes les puissances privées qui ont construit les marches par lesquelles il a pu accéder au pouvoir. C’est bien là que cette politique devient incompréhensible. Les sondages et les évènements récents (Gilets jaunes, grèves et manifestations sur les retraites), signalent une grave perte de confiance de la population vis-à-vis des pouvoirs publics nationaux et des institutions européennes. Parler sans arrêt de reprise de l’épidémie et de l’éventualité d’un reconfinement, revient à prendre le risque d’accélérer et d’aggraver la crise économique qui s’en vient et qui risque de tout emporter. 

Quelles hypothèses peuvent venir expliquer un tel comportement ? Certes, le niveau de corruption est tel que l’on peut soupçonner (et même tout simplement constater) de puissants conflits d’intérêt en provenance des grands laboratoires pharmaceutiques. Ces derniers ont un intérêt stratégique à favoriser un discours anxiogène et alarmant sur le Covid, afin de garantir un public captif pour les vaccins et les traitements qu’ils préparent à grands frais depuis des mois, espérant des profits historiques étant donné la clientèle potentielle qui se compte en milliards d’individus. Certes, ce discours alarmiste permet de maintenir un état d’urgence permanent permettant de juguler arbitrairement et violemment les luttes sociales spontanées. Certes, il ne faut pas sous-estimer la bêtise étonnante, inhabituelle à cette échelle, des gouvernants actuels. Certes, nous savons que la stratégie du chaos permet souvent d’aggraver les mesures liberticides et néolibérales.

Mais tout ceci ne fournit que des explications partielles et insatisfaisantes. L’intérêt bien compris des classes dominantes, sans le soutien desquelles le pouvoir actuel n’est rien, n’est pas de provoquer, d’accélérer et d’aggraver la crise économique structurelle qui se profile. Car cette dernière risque de tuer la poule aux œufs d’or que constituent les fameuses institutions européennes. Ce sont en effet elles qui ont, depuis leur montée en puissance dans les années 80 et 90, permis aux classes dominantes d’inscrire les pays d’Europe occidentale dans la mondialisation néolibérale en dehors de tout processus démocratique, et qui leur a également permis d’échapper aux rapports de force sociaux nationaux. En effet, c’étaient ces rapports de force politiques et sociaux nationaux qui étaient depuis toujours leur seul talon d’Achille, la seule logique concrète les obligeant à lâcher du lest lorsque la pression des processus démocratiques nationaux devenait trop intense. Si j’étais un Bernard Arnault ou un Vincent Bolloré, je ne mettrais pas volontairement en péril les bases institutionnelles européennes, monétaires, commerciales et financières qui ont permis ma puissance actuelle et future, pour les profits à court terme de l’industrie pharmaceutique ou le simple maintien de l’ordre facilité par l’ambiance de couvre-feu. Si j’étais eux, ou si je dirigeais le MEDEF, je ferais rapidement savoir au gouvernement que s’il persiste dans une telle direction, je ferais en sorte de lui nuire immédiatement de toute la force de ma capacité d’influence, par le biais de son exposition médiatique qui deviendrait immédiatement défavorable, en menaçant la carrière personnelle de ses membres, par les procès que je pourrais déclencher de bien des manières, etc. Je sais bien que, comme d’habitude, et en particulier en ce moment, tout sépare Arnault, Lagardère et Bolloré (évidemment pris comme exemples), et leurs intérêts non seulement divergent mais sont opposés[5]. Mais pas sur le principal, à savoir les institutions qui fondent leur pouvoir commun, au-delà de leur concurrence respective. Les travaux des rares sociologues qui étudient scientifiquement le comportement des classes dominantes (je pense bien sûr aux études des Pinçon-Charlot), montrent que, si en temps normal, c’est « chacun pour soi et Dieu pour tous », la solidarité de classe prévaut lorsque les intérêts institutionnels primordiaux communs sont directement en jeu. Or, c’est bien le cas de la situation de crise actuelle. Jouer avec le feu est donc exclu pour elles si elles veulent se donner les chances de maintenir, malgré le tsunami économique et politique qui se profile, les grandes institutions européennes.

L’attitude paradoxale du gouvernement s’explique difficilement. Les explications mécanistes, un peu complotistes et un peu simplistes (« c’est pour museler les oppositions », « c’est pour supprimer les libertés publiques », « c’est pour vendre le vaccin et le rendre obligatoire », « c’est parce qu’ils sont payés par Big Pharma », etc.), sont à la fois partiellement vraies et dans le fond tout à fait insuffisantes. On ne déploie pas une stratégie pour gagner encore quelques avantages partiels quand cette même stratégie met en péril l’ensemble de nos avantages et la garantie qu’ils restent hors de portée des décisions politiques. Ça ressemblerait à une stratégie de joueur de casino (« je mise tout sur le noir et on verra bien, soit je gagne tout soit je perds tout ») alors que les classes dominantes déploient en général des stratégies globales solides.

Je dois avouer que je ne comprends pas cette attitude, et encore moins le fait que le gouvernement continue imperturbablement d’être soutenu par les classes dominantes. Elles ne présentent aucune alternative au pouvoir actuel alors que le pouvoir de Macron, semble devenu contre-productif par rapport à leurs intérêts fondamentaux. On se souvient qu’une partie significative du soutien des classes dominantes avait fait défaut aux présidents Sarkozy et Hollande lors de moments semblables, et celles-ci avait finalement mis en place des alternatives qui leur semblaient préférables. Or, les élections nationales s’approchent et on ne voit pour l’instant rien de comparable se profiler, ce qui renforce l’idée que les classes dominantes maintiennent leur soutien à Macron et son armée mexicaine[6].

Finalement, l’explication se trouve peut-être dans la bêtise et la cécité de ce gouvernement et des classes dominantes. Après tout, cela fait plusieurs décennies que les élites politiques et économiques[7], libérées des menaces démocratiques nationales, se sont habituées à ne plus avoir à tenir compte que de leurs propres intérêts et à aller toujours plus en avant, quoiqu’il arrive. Ne plus avoir d’adversaires à sa hauteur peut paradoxalement avoir des effets contreproductifs sur le long terme et peut pousser à la faute stratégique. Les disparitions conjuguées de l’Union soviétique qui menaçait indirectement leur hégémonie, et des souverainetés nationales qui les soumettaient en interne aux pressions démocratiques, leur ont ouvert une époque historique de trois décennies pendant laquelle elles ont eu la liberté d’imposer leurs choix sans contre-pouvoirs. Les effets de réel allant ainsi en s’amenuisant, la prise en compte de la réalité a pu leur sembler de moins en moins nécessaire, au point que finisse par s’installer chez elles un sentiment de toute puissance, immature et dangereux sur le long terme. Le récit dogmatique et idéologique de la nécessité supposée de la mondialisation néolibérale qui avait été conçu pour justifier leur prise de pouvoir, a alors pu être pris par elles au premier degré, comme la description fidèle de la réalité sociale universelle, récit rassurant pour elles mais irréel. Un signe récent vient corroborer cette hypothèse. Lors du Brexit, la tentation évidente, mais à courte vue, était de faire un exemple punitif afin de dissuader toute tentative ultérieure de récupération des marges de manœuvres politiques que permet la restauration de la souveraineté nationale. Mais c’était aussi de la sorte fragiliser encore plus l’édifice économique européen branlant de toutes parts, le tout en aliénant un partenaire économique important[8]. Pareil pour le vrai-faux « plan de relance européen », incapable de réaliser une véritable relance pourtant indispensable pour consolider l’échafaudage institutionnel européen qui prend désormais dangereusement l’eau. La continuation du même en pleine crise majeure et les stratégies de pure communication semblent donc les seules options mobilisées par ces élites stato-financières. Elles donnent l’impression de ne plus être en capacité de déployer la stratégie pourtant si classique dans ces moments de crise : être prêts à « tout changer pour que rien ne change »[9]. Elles semblent seulement prêtes à appliquer une étrange et délirante variante, tirée de leur habitude désormais pluridécennale d’appliquer une seule et unique politique, « ne rien changer et tout aggraver quand autour de soi tout bascule ». 

L’avenir nous dira si nous avons affaire à des docteurs Folamour ou à de fins stratèges dont la stratégie est hors de notre capacité de compréhension. Ce qui est sûr par contre, c’est qu’ils attisent la catastrophe économique et sociale qui s’en vient et dont le seul avantage est qu’elle pourrait bien emporter avec elle les hommes et les institutions qui l’ont causée, et pour commencer les tristement fameuses institutions européennes. Mais dans le même temps que se rapproche cet horizon, aucune force politique en capacité de profiter de cette crise majeure pour redresser la situation à notre avantage ne se dessine. Il est pourtant encore temps d’agir … Nous sommes de plus en plus nombreux à sentir que l’urgence, la nécessité et le temps de l’organisation d’un rapport de force décisif est venu.

Notes


[1] Ces dates sont bien sûr un peu arbitraires, et font surtout référence au référendum sur le Brexit, puis à l’élection de Trump et en France à l’élection de Macron. Cette dernière acte le passage du conflit gauche-droite à celui qui oppose les tenants du maintient des institutions de la mondialisation néolibérale (UE en tête) à ceux qui veulent rompre avec cet ordre institutionnel, économique et politique (avec les contraintes antisociales et antidémocratiques qui lui sont consubstantielles). Mais on pourrait tout aussi bien marquer cette transition plus en arrière dans le temps, par exemple en 2005, à l’occasion du référendum qui a abouti au refus par les citoyens français du Traité Constitutionnel Européen. Ou à 2008-2009 à l’occasion de la crise bancaire et financière directement due à la mondialisation néolibérale. Ou encore à 2015 pour la tragédie grecque révélant la nature réelle de la soi-disant « Union » européenne… Ce qui est certain, c’est que le consensus (passif ou actif) autour de la mondialisation et de sa supposée nécessité est derrière nous. Cela acte l’ouverture d’une véritable période de crise, au sens profond du terme, signifiant que l’ordre ancien, celui des 40 dernières années néolibérales, est massivement rejeté dans une majeure partie du monde occidental, et que ce mouvement arrive à porter au pouvoir des gouvernements qui commencent à réaliser au moins partiellement cette rupture (pour l’instant seules les deux plus grandes puissances anglophones).  

[2] Hérésies des rachats directs de dette publique par la BCE à coups de milliards, et ce de manière différenciée, c’est-à-dire en privilégiant les dettes publiques les plus exposées, ce qui équivaut presque à une mutualisation des dettes. Hérésie bien sûr au regard des principes rigides de l’ordolibéralisme allemand, consensus national incompatible avec toute politique monétaire active qui se fixe d’autres objectifs que juguler l’inflation. Merkel, contrainte et forcée, au risque de prendre la responsabilité de faire sauter l’euro, a accepté de mettre un peu d’eau dans son vin. Mais cette tolérance remue des vagues en interne, et volerait en éclat en cas de crise financière majeure.

[3] Ce n’est pas le cas de beaucoup de professions indépendantes ou des restaurateurs par exemple, qui ne font que reprendre une activité qui s’était arrêtée, sans pouvoir rattraper l’activité perdue.

[4] Notamment par son appareil de conditionnalités qui renforcent les causes de la crise.

[5] Il se trouve qu’en ce moment Arnaud Lagardère, « soutenu » (comme la corde soutient le pendu) par Bernard Arnault, fait face à une stratégie de rachat agressive (une OPA) de Vincent Bolloré…

[6] Que les Mexicains veuillent bien me pardonner cette vieille expression qui fait référence à l’ancienne révolution mexicaine, et qui suggère que beaucoup des dirigeants sont sans formation adéquate et donnent des ordres incohérents, alors qu’il y a presque autant de postes honorifiques que de soldats en bonne et due forme.

[7]  Désormais de plus en plus mêlées sociologiquement et professionnellement, par le bais de la haute fonction publique, (ce qu’Emmanuel Todd appelle l’élite stato-financière).

[8] L’Allemagne avait d’ailleurs compris le dilemme, mais sans changer pour autant fondamentalement la position maximaliste des institutions européennes.

[9] Phrase célébrissime tirée du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

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