La crise sanitaire en cours démontre une irresponsabilité instituée

Hypothèses sur les raisons pour lesquelles les pouvoirs publics ont tardé à prendre des mesures contre la propagation du COVID19

 

gustave_dore_dante_the_avaricious

19 mars 2020

Nos pouvoirs publics ont-ils tardé à prendre des mesures prophylactiques radicales, dans l’objectif de protéger les plus gros intérêts économiques, de limiter l’ampleur d’une nouvelle crise financière risquant d’être mortelle pour l’euro, voire pour l’UE ? Il est encore trop tôt pour le dire. Certes, cet arbitrage, privilégiant crûment le maintien de l’ordre néolibéral au détriment de la protection des vies, paraît a priori relever du complotisme. Cependant, si l’on doit se garder de valider toutes les hypothèses qui relèvent de la suspicion généralisée, il faut bien admettre que même les paranoïaques peuvent avoir de vrais ennemis.

Ainsi, nombre d’articles apparemment sérieux, voire pour certains publiés sur des sites faisant référence[1], font explicitement l’hypothèse que la France, comme d’autres pays européens, a fait le pari de l’immunité collective[2] plutôt que celui d’une stratégie de confinement sévère et d’une action publique massive. Cette hypothèse a pour elle d’être assez crédible en regard du contraste saisissant entre le traitement de cette pandémie par les pays asiatiques et celui effectué par les pays occidentaux. Du moins avant que les résultats catastrophiques de ce contraste n’aient commencé à rattraper les responsables occidentaux. Ça n’est qu’à partir de ce moment-là  qu’ils se sont décidés à agir.  À coup de demi-mesures dans un premier temps (France), puis  en imitant plus ou moins bien les pays asiatiques par une véritable politique de confinement généralisée (Italie, Espagne, et nous-mêmes bientôt). Mais il était alors bien tard. En effet, la Chine a commencé à mettre en place des mesures drastiques à partir de 300 cas avérés, ce qui lui a permis de limiter rapidement la pandémie sur son territoire. En comparaison, le gouvernement français a commencé à prendre des mesures peu avant le seuil des 5000 cas avérés, donc quand la situation était déjà partiellement hors de contrôle… Avant que l’on mesure les effets positifs du confinement, et que l’on puisse donc y mettre fin, combien de temps faudra-t-il, quand on sait que les habitants de Wuhan ont été confinés plus de sept semaines avant que diminue le nombre de cas ? Cela sera-t-il tenable ?

Finalement, on peut légitimement se demander pourquoi les autorités n’ont pas immédiatement interdit l’accès sur son sol aux voyageurs en provenance de la Chine, surveillés les arrivées aux frontières en général, suspendus les matchs de football internationaux et différé les élections locales. Même si ces mesures ne pouvaient probablement pas suffire à elles seules[3] elles auraient permis de gagner un temps précieux pour s’organiser contre le virus en isolant chaque cas qui survient, en le mettant en quarantaine et retraçant ses contacts antérieurs (stratégie coréenne). Il aurait alors également fallu mettre le paquet sur les tests, les enquêtes sur tous les cas déclarés et mettre en place dans l’urgence des capacités sanitaires supplémentaires. Cela n’a pas été le choix français, ni celui des pays européens en général (l’Allemagne se révélant légèrement plus prudente et proactive).

Il faut rechercher les causes d’une pareille attitude et d’un pareil contraste. Nous en sommes réduits aux conjectures, faute d’informations de première main (malgré les aveux partiels d’Agnès Buzyn, déjà fortement accablants). Mais l’hypothèse du choix de l’immunité collective ne semble pas la plus improbable. On peut examiner dans les liens que nous proposons en fin de texte les conséquences vertigineuses qu’elles impliquent si ce choix avait continué de prédominer.

Si l’inaction spectaculaire des pouvoirs publics dans les pays européens s’avérait être un choix délibéré, outre son cynisme évident, nous ne pourrions que nous interroger sur son efficacité y compris sur le plan strictement économique, même pour les principaux intérêts privés.  Les dirigeants chinois, que l’on peut difficilement soupçonner de se désintéresser des questions économiques, ne sont-ils pas allés jusqu’à stopper l’appareil productif de « l’atelier du Monde » pour tenter de maîtriser la situation, sachant que de ne pas le faire serait reculer pour mieux sauter, mais dans des conditions très dégradées ?

Peut-être le choix de l’immunité collective a-t-il été adopté car la situation était déjà hors de contrôle, vu le refus européen initial de fermer les frontières, et que le coût économique du confinement généralisé s’annonçait énorme. Mais cela n’expliquerait pas l’inaction initiale. Et si cette inaction devait finalement être liée à une difficulté à percevoir le danger réel, la question serait : pourquoi cette difficulté alors que les indicateurs existaient et que certains ne s’économisaient pas pour donner l’alerte ? Pour percevoir un danger, encore faut-il regarder dans la bonne direction. Dans quelle direction les dirigeants nationaux regardaient-ils ? Par quoi leur attention était-elle absorbée pour qu’ils ne voient pas ce danger, et ce, alors qu’ils sont sensés défendre l’intérêt général ?

À moins qu’il existe une explication crédible pouvant sauver l’honneur des équipes dirigeantes des pays européens, seule leur incurie notoire  semble ainsi expliquer la situation calamiteuse dans laquelle nous nous trouvons. On peut avancer aussi leur soumission, elle aussi avérée, aux intérêts privés, tout comme leur paralysie collective organisée par l’Union européenne, structure institutionnelle kafkaïenne et rigide animée par des principes dogmatiques. Ce constat fait, nous pourrions alors nous laisser aller à haïr l’équipe gouvernementale française et son chef, en nous jurant de nous en débarrasser au plus vite avant tout autre objectif politique. Nous devrions pourtant nous souvenir de la stérilité d’une telle attitude. Par le passé, le « tout sauf Chirac » avait laissé la place au « tout sauf Sarkozy », puis au « tout sauf Hollande ». Non pas que cette pulsion visant à tout faire pour se débarrasser de tels personnages, qui ont bien mérité le rejet qu’ils ont inspiré ne soit infondé. Mais cette colère qui ne porte que sur les sortants nous reconduit systématiquement dans une impasse, mandature après mandature. Ce constat devrait nous faire comprendre que quelque chose de fondamentalement dysfonctionnel nous empêche, quoiqu’il arrive, d’obtenir le moindre changement qualitatif à la tête de ce que nous continuons, par inertie, à appeler notre État. Ce quelque chose semble bien être directement en rapport avec la perte de la souveraineté de cet État, qui a radicalement changé le rôle de ceux qui en prennent la tête.

Il semble que l’incapacité des dirigeants à représenter l’intérêt général, aussi floue cette notion soit-elle, découle d’une logique nécessaire et non contingente, ou conjoncturelle. La nature de l’État néolibéral est très différente de celle de l’État-nation souverain. Il est donc normal que les élites qui visent à en occuper la tête soit elles aussi tout à fait spécifiques. Dans un État qui ne dispose plus de sa souveraineté, ceux qui ambitionnent de le diriger ne peuvent pas, par définition, vouloir le mettre au service de l’intérêt général, puisqu’ils savent bien qu’il n’a plus la maîtrise de son orientation. Dès lors, ils ne peuvent vouloir faire que ce pour quoi cet État zombie est désormais entièrement voué, à savoir la privatisation de la sphère publique et la marchandisation de la sphère privée. Dans un État souverain, les intérêts privés sont subordonnés à l’intérêt général. Dans un « État » néolibéral, les intérêts publics sont mis au service des intérêts privés. C’est « l’État prédateur » que décrit, par exemple, James Galbraith, ou le « Fake State », concept proposé par Frédéric Farah[4]. Ceux qui veulent s’emparer de sa direction, sans pour autant ambitionner de restaurer sa souveraineté, ne peuvent donc, ipso facto, que s’inscrire dans cette logique. Il ne faut donc pas s’étonner des comportements « publics » en apparence aussi aberrants que ceux que l’on constate dans tous les pays occidentaux livrés au néolibéralisme depuis des décennies.

Même les pays qui disposent de – ou ont recouvré – leur souveraineté, comme les États-Unis de Trump et le Royaume-Uni de Johnson, ont à leur tête des dirigeants encore ambigus. Bien que  préférables aux nôtres, et disposant d’une marge de manœuvre bien supérieure à celle des dirigeants des pays membres de l’UE, ils ne tournent qu’encore très partiellement la page du néolibéralisme[5]. Ils en proviennent en effet directement et en ont gardé partiellement les réflexes, les réseaux, les intérêts et les solidarités qui vont avec. En tout cas, ce sont donc les États occidentaux les plus viscéralement et anciennement plongés dans la mondialisation néolibérale qui constituent l’épicentre mondial de l’emballement du coronavirus[6], nettement aggravé par leur tropisme à l’inaction publique lorsque les intérêts privés se heurtent aux impératifs vitaux de la santé publique, comme par ailleurs de toute autre priorité publique classique et fondamentale.

Tout cela n’a qu’un rapport indirect avec la nullité de Macron, de son équipe, et de leur irresponsabilité dans tous les domaines, y compris les plus cruciaux. Un rapport causal que nous aurions tort d’inverser. C’est bien la nature actuelle de l’État qui explique la présence d’un Macron à sa tête, et non l’inverse. Nous ne renverserons certainement pas ce rapport causal en nous contentant de remplacer Macron. Seul un rétablissement de la souveraineté de l’État, et l’établissement d’un régime politique démocratique au sens plein, serait en capacité de faire revenir des hommes et des femmes d’État à sa tête. En attendant, il nous faut organiser cette reconquête, plutôt que de miser vainement sur l’éviction des sortants, en arguant de leur impéritie. Ceci étant dit, l’heure des bilans et des comptes à rendre approche dans le même souffle. Cette horloge n’est pas celle, classique, de l’alternance (sans alternative), mais de l’alliance d’une procédure juridique d’exception afin de juger ceux qui doivent l’être, et d’un processus constituant nous donnant enfin les moyens de rétablir nos fondamentaux, à savoir les processus démocratiques reposant sur l’attribution de la souveraineté de l’État, recouvrée, à la nation. La crise de régime, qui s’en vient, en sera l’occasion évidente.

 

[1] Voir la liste des liens ci-dessous.

[2]  L’idée étant d’atteindre un certain niveau de contamination dans le but que les personnes qui finissent par guérir, par leur nombre et leur immunité naturelle, finissent par protéger le reste de la population, la partie la plus fragile. Ce processus est vérifié par l’expérience, mais implique en l’espèce une mortalité proprement affolante avant que l’effet de seuil, la masse suffisante de personnes immunisées, soit suffisante pour éradiquer la pandémie…

[3] Puisque des Chinois porteurs du virus vont dans d’autres pays, contaminent d’autres personnes, qui vont ensuite en France, etc

[4] GALBRAITH James K., L’État prédateur, Paris, Seuil, 2009, et FARAH Frédéric, Fake State. L’impuissance organisée de l’État en France, Montpellier, 2020 (à paraître en avril).

[5] En réalité, la souveraineté de ces deux pays anglo-saxons reste théorique et partielle, donc problématique. Un pays qui reste globalement soumis au libre-échange, et qui a financiarisé son économie et son budget public, n’a plus qu’une souveraineté économique, industrielle, budgétaire, financière et sociale partielle, en réalité très entamée. Ces dirigeants sont de la sorte très loin d’avoir pleinement rétabli la souveraineté de leur État.

[6] Exception faite de l’Iran.

 

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