Nationiste 5/6

Nationiste VS nationalisme

 

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Nous l’avons évoqué précédemment, la définition politique de la nation implique une conception particulière de la société. Cela est valable dès l’innovation radicale des cités grecques inventant la politique (où les institutions principales deviennent explicitement l’objet de délibérations publiques ouvertes et de choix collectifs). Et cela reste valable avec la progressive politisation des institutions de l’État monarchique territorial (et des républiques urbaines du Moyen-Âge et des Temps modernes). Mais ces deux formes de société politique (Cité antique et État moderne) différent sur bien des points, et notamment sur la notion de territoire. Ces différences impliquent elles-mêmes une divergence correspondante sur ce qui définit pour la Cité ou pour un État le statut de membre de ces sociétés politiques.

 

***

 

La Cité antique assimile entièrement ses institutions politiques avec la communauté des citoyens. Il n’y a donc pas de notion de territoire juridique où s’exercent les décisions publiques prises en commun. Là où sont physiquement les citoyens athéniens, par exemple, là est la cité, c’est-à-dire l’espace symbolique et pratique où se décide et s’appliquent la loi et la contrainte publique. Lorsque des milliers de citoyens athéniens partent dans l’expédition (désastreuse) de Sicile en 415 av. J.-C., l’endroit improvisé où ils se réunissent pour débattre devient ipso facto l’agora. Les institutions se déplacent donc avec les citoyens. Et les décisions s’appliquent là où ils sont, où qu’ils soient. Il n’y a pas de territoire athénien, au sens juridique et politique. Il n’y a pas d’État athénien, il n’y a donc pas de frontières pour les décisions athéniennes. La cité athénienne s’arrête là où s’arrête la force de projection athénienne, dans un esprit d’ailleurs de plus en plus impérialiste. Il ne s’agit évidemment pas de lui en faire reproche de manière anachronique à plus de deux millénaires de distance. Il s’agit de comprendre qu’il n’y a pas d’État sans territoire juridique délimité par des frontières stables et reconnues par ses voisins.

Au passage, la petite musique lancinante qui nous chante sur tous les tons « l’État c’est la guerre » est omniprésente. Pourtant il est facile de constater qu’il y a de la violence armée entre sociétés depuis qu’il y a des sociétés humaines. Il n’y a de paix, au sens du droit international, que depuis qu’il y a des États. La frontière étatique, certes, n’est pas miraculeuse. Mais si elle n’est en rien un gage de paix internationale, elle est néanmoins une condition nécessaire de cette dernière. Mais surtout, elle est également une condition nécessaire d’un ordre politique et démocratique qui puisse dire où et pour qui il statue, où commence et où s’arrête la portée juridique de ses décisions collectives. Lorsque ces limites sont claires, stables et acceptées par la société en question et par les sociétés voisines, alors il est possible de canaliser institutionnellement tous les rapports de force internes à cette communauté politique donnée, en appliquant le principe de la décision majoritaire, sans pour cela faire éclater cette communauté. Et sans par ailleurs entraîner ipso facto des tensions avec les sociétés voisines impliquant à terme une résolution armée, puisque les décisions ne sont considérées valables et contraignantes que pour les membres de cette société. Dans la logique internationale interétatique, il n’existe aucune hiérarchie juridique, aucun droit de subordination, uniquement un droit de coopération sur la base du respect de chacune des souverainetés, quelle que soit l’importance inégale de chaque nation souveraine. Certes, la réalité n’a pas le bon goût de suivre les principes, mais ces principes sont les seuls à prévaloir en droit international, ne sont pas sans effets, et sont intrinsèquement liés à la logique étatique. Il est impossible de réaliser ce double exploit (décision majoritaire acceptée et stabilisation territoriale de la décision) dans un autre cadre, et nous ne voyons aucun exemple historique venant contredire cette assertion.

 

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C’est donc la logique étatique elle-même qui pose la question du statut juridico-politique des personnes qui résident sur son territoire. Nous l’avons vu, la notion étatique de territoire implique, dès l’origine, l’abandon de la personnalité des lois. Allons plus loin.

La notion de peuple, en son acception non politique, ethno-culturelle, est issue et correspond aux sociétés encore essentiellement traditionnelles, au sens fort du terme. C’est-à-dire aux sociétés qui ne permettent pas une interrogation, un débat, a fortiori des décisions collectives portant sur le contenu essentiel de leurs institutions principales. Ces sociétés traditionnelles se veulent, se pensent idéologiquement et « ethniquement » homogènes, de par les ancêtres communs fondateurs mythiquement de l’ordre du monde tel qu’il est et de leurs lignées. Le qualificatif homogène, évoquant une collection d’unités identiques, est à bien distinguer d’unitaire, impliquant pour sa part une liaison structurelle de parties différentes. Leurs institutions principales, leurs règles sociales essentielles, le principe de leur identité, le récit mythique de leur origine, leur destin téléologique proclamé, leur géographie sacrée et ancestrale, tout cela est parfaitement exclu de tout débat, voire de toute parole libre et non ritualisée.

Le concept de nation, lui, est infiniment plus récent, puisqu’il date de la Révolution française, de Sieyès et des députés constituants. À l’échelle historique, ce concept vient de naître. Et s’il fallait innover pour décrire le statut juridico-politique des ressortissants du nouvel État issu de la Révolution, c’est précisément parce que les concepts servant jusqu’alors à décrire la liaison sociale fondamentale n’étaient plus adaptés aux nouvelles réalités.

Cette construction idéologique ad hoc, juridico-politique, fut rapidement contestée par tous les contre-révolutionnaires, par tous les peuples bousculés et envahis par les conquêtes révolutionnaires extérieures, et notamment par l’Empire napoléonien. Plusieurs courants se dressent devant le concept révolutionnaire de nation, comme le romantisme naissant, notamment germanique, et le catholicisme traumatisé et vent debout contre les innovations révolutionnaires déistes ou athées. La nation est donc frontalement contestée pour son abstraction jugée asséchante, sa prétention à la validité universelle, sa négation des racines traditionnelles des différents peuples européens, etc.

C’est précisément de toutes ces réactions (au sens propre du terme) que naîtra la contre-idéologie, la conception inverse de l’unité sociale, à savoir le nationalisme. Une bonne partie des embarras autour de l’idée de nation vient partiellement de ce fait que le même terme fut utilisé pour opérer, plusieurs fois, des inversions de sens. Le vieux terme médiéval signifiant une communauté d’origine, est progressivement puis brutalement modifié au XVIIIe siècle pour signifier une communauté politique souveraine, puis encore une fois pour signifier cette fois une unité ethno-culturelle faisant société lors de l’essor du nationalisme.

 

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Si la racine étymologique est à chaque fois la même, d’ailleurs plus cohérente avec le contenu du nationalisme (le latin natio signifie « naître ») que pour celui de la nation politique, le nouveau concept est en tout cas aux antipodes du sens révolutionnaire qui avait fait le succès et la modernité de ce vieux terme remanié par les révolutionnaires. Car le nationalisme revient à une conception mythologique de l’identité du peuple, à son origine supposée ethno-culturelle et anhistorique, immémoriale, éternelle, basée sur des institutions essentiellement implicites, sacrées et donc intouchables : religion, langue, mœurs, ancêtres, terre ancestrale, sang commun, homogénéité inquestionnable, origine mythique, destin glorieux, etc. Bien sûr, les temps ont changé, et aucune des sociétés occidentales du XIXe siècle ne peut envisager de vivre de manière réellement traditionnelle, alors même que le capitalisme bouleverse de fond en comble toutes ces sociétés et que la réalité étatique progresse inexorablement partout en Europe et en Amérique. Le nationalisme sera donc essentiellement une idéologie moderne, mais faisant fond sur des idées traditionnelles devenues en réalité impraticables !

La plupart des peuples européens feront ainsi au XIXe siècle leur entrée dans la modernité postrévolutionnaire (capitalisme, industrialisation, division du travail, marché du travail, unification d’un vaste marché intérieur, mise en place d’un État moderne centralisé –y compris pour les États fédéraux qui du point de vue de la souveraineté sont tout aussi centralisés-, déchristianisation progressive, vision scientifique du monde naturel, individualisme, etc.) par le biais de ce concept mi-traditionnel mi-contemporain du nationalisme. Ils mêleront ainsi de manière confuse homogénéité ethno-culturelle traditionnelle et puissance étatique (en réduisant cependant l’État à sa capacité organisatrice et coercitive), mélangeant ici des matières qui ensemble se révélèrent détonantes face aux déstabilisations concomitantes de l’effondrement de la religion, de la marchandisation profonde de la société impliquée par le capitalisme, et de l’éducation de masse. C’est pourtant cette grande confusion idéologique qui accompagne le passage brutal d’une société encore traditionnelle sur bien des points à une société intégralement capitaliste, et d’institutions en grande partie implicites, à des institutions étatiques, et donc particulièrement explicites. Un cocktail explosif venait de naître. Pour les sociétés contemporaines qui le peuvent, il est donc particulièrement recommandé de laisser tomber les idéologies composites inadaptées du nationalisme identitaire, mélangeant dangereusement et sans cohérence les notions héritées des sociétés traditionnelles (l’homogénéité idéologique et ethnique), et celles exigées par la modernité (l’autonomie politique et une construction étatique pour se doter d’institutions publiques intégrées). Il est tout simplement impossible que cette construction incohérente produise autre chose que des monstres.

 

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Partie 1/6 – A l’origine du mot « nationisme »

Partie 2/6 – Les enjeux du nationisme

Partie 3/6 – Nation et État, quel lien dans une démocratie ?

Partie 4/6 – Brève histoire de la nation politique

Partie 5/6 – Nationisme VS nationalisme

Partie 6/6 – Pour une nationalité socio-politique

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