Nationiste 1/6

A l’origine du mot « nationisme »

 

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Ce néologisme décrit l’idéologie et la pratique correspondant à l’idée de nation politique. Récent et encore peu employé, son usage est ici privilégié pour proposer un terme s’opposant sans ambiguïté à la notion repoussoir de nationalisme, qui repose pour sa part sur l’acception ethno-culturelle du concept de nation, dominante notamment en Allemagne et en Europe de l’Est.

 

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Le premier auteur, à notre connaissance, à avoir mobilisé ce néologisme, dans le sens indiqué, est le philosophe Pierre-André Taguieff, dans son ouvrage Les fins de l’antiracisme, Paris, Michalon, 1995, p.202. Il l’utilise à vrai dire à travers une forme négative (« l’antinationisme »), puisque son objet est de décrire la stratégie des multiculturalistes, situés à gauche, qui pensent qu’il faut détruire la forme État-nation si l’on veut briser le moule assimilateur étatique qui contraint les diverses identités culturelles à se conformer à un modèle centralisé et commun, national. Ils partagent donc avec leur ennemi déclaré, la droite xénophobe, l’acceptation d’un très important glissement de sens du terme de nation tel que pensé pendant la Révolution Française.

C’est pourquoi un petit détour par une autre définition s’impose. Il faut effectivement rappeler que le terme de nation prend en France un tournant sémantique radical lorsque Sieyès puis les députés constituants lui font prendre son sens contemporain, en nommant ainsi la communauté des citoyens, quelle que soit leur identité, leur statut d’origine, leur religion, leur patois, et à qui l’on attribue la souveraineté de l’État, et notamment la souveraineté constituante, donc la capacité politique fondamentale de changer le régime global des institutions publiques, leur forme, leur signification, et leur finalité. L’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 stipule ainsi que « le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » D’après Alain Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française (éditions 2010), « La notion moderne de « nation » émerge véritablement au XVIIIe s. : avec la Révolution, la nation devient une entité politique identifiée au tiers état (1789, Sieyès), au peuple révolutionnaire, et prend sa définition de « personne juridique constituée par l’ensemble des individus composant l’État » (arrêté du 23 juillet 1789, avec l’expression crime de lèse-nation où le mot se substitue à royauté). » On peut citer, parmi des milliers d’exemples potentiels, afin d’illustrer cette conception française de la nation, le site officiel « Vie-publique.fr » sur l’idée de nation dans son sens juridique :

« En application de ce principe, la Nation est devenue la source des différents pouvoirs, se substituant au droit divin qui légitimait le pouvoir monarchique. La désignation des détenteurs du pouvoir par le biais de l’élection et le principe d’égalité des citoyens devant la loi et les charges publiques découlent de cette conception de la Nation. Celle-ci peut être définie comme le peuple constitué en corps politique, dont la volonté est mise en œuvre par des représentants élus, sans qu’aucun corps intermédiaire ne puisse y faire obstacle. La constitution du peuple en un corps politique, la nation, détentrice de la Souveraineté, modifie par ailleurs la conception de l’État en le soumettant au principe démocratique. La nation le relie ainsi à la société en lui conférant une légitimité démocratique. »

 

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Or les « antinationistes » analysés par Taguieff refoulent, ou refusent au terme de nation son sens juridico-politique, pour le remplacer par la conception des contre-révolutionnaires romantiques et religieux, celle du futur nationalisme. En effet, les contre-révolutionnaires et les premiers nationalistes font de la nation une notion ethno-culturelle, naturalisée et bientôt biologisée à la fin du XIXe siècle, située hiérarchiquement au-dessus et chronologiquement en amont des réalités étatiques et politiques.

Le nationisme, qui reprend ce sens de nation politique et démocratique par ce néologisme inventé par Pierre-André Taguieff, est repris dans le même sens par Emmanuel Todd, qui cite nommément son inventeur dans son livre L’illusion économique, Paris, Gallimard, 1998, p.26. Toujours dans sa forme négative (l’antinationisme). Emmanuel Todd souligne que ce qui soutient en profondeur des courants aussi différents que le néolibéralisme, l’européisme, la décentralisation comme idéologie, le multiculturalisme différentialiste (enfermer les immigrés dans leurs cultures d’origine au nom du droit à la différence), c’est une même axiomatique postnationale. Il relève donc l’antinationisme des élites politiques, médiatiques, universitaires, de droite et de gauche, à la base de l’acceptation par ces dernières de la toute-puissance des marchés financiers permise par la dérégulation financière et le libre-échange généralisé, le tout garanti de tout retour en arrière par l’enchâssement de ces décisions structurelles dans des traités internationaux et des institutions supranationales. « Le retour d’une conscience collective centrée sur la nation suffirait à transformer le tigre de la mondialisation en un chat domestique tout à fait acceptable » (ibid., p.26). « Au-delà des problèmes créés par la libération du capital, l’affaissement de la croyance collective nationale [parmi les élites] est à l’origine de multiples erreurs de perception et de gestion économique, tout simplement parce que la nation est la réalité humaine qui se cache sous les notions abstraites de « société » ou d’ « économie ». La Sécurité sociale est en pratique un système de redistribution nationale. La « demande globale » de l’analyse keynésienne ne peut, en pratique, être gérée qu’à l’échelle nationale. Ou pas du tout. » (ibid., p.27).

Il est significatif que ces deux auteurs, dans les années 1990, font partie des trop rares intellectuels à s’opposer autant à la fatalité qu’à la positivité supposée de la mondialisation néolibérale alors en plein développement. Emmanuel Todd a continué ce combat, tandis que Pierre-André Taguieff semble désormais, lui naguère aux avant-postes de la lutte antiraciste contre les différentialistes, obnubilé puis happé par l’islamophobie (notamment depuis son soutien à la journaliste italienne Oriana Fallaci).

Depuis, très peu d’auteurs à notre connaissance mobilisent ce néologisme, si ce n’est l’universitaire et juriste Henri Temple. Son propre usage cependant reste selon nous trop identitaire et culturel. Or, si nous reprenons ce néologisme à notre compte, c’est précisément  pour éviter que l’on puisse assimiler le concept à proprement parler révolutionnaire de  nation politique et celui, très différent, de peuple ethno-culturel. Ce sont en réalité deux formes de société qui diffèrent radicalement dans la manière qu’elles ont de se représenter elles-mêmes et dans les problèmes essentiels qui se posent à elles. Les sociétés traditionnelles se pensaient, comme leur qualification l’indique, sous l’ordre de la continuité et de l’immuable. Elles devaient donc veiller à écarter tout danger menaçant cette essence et cette fixité. Les sociétés modernes qui suivent la Révolution se pensent comme des sociétés politiques, donc en capacité permanente de se transformer elles-mêmes, l’Etat souverain étant le symbole et le moyen concret de cette transformation et du nouveau type d’unité correspondant.

Le nationalisme, issu initialement de la réaction contre-révolutionnaire, est de ce point de vue une idéologie hybride, reprenant les bases traditionnelles de ce qui fait société selon eux (une homogénéité religieuse et idéologique issue d’une d’origine ethnique commune), mais en tentant de lui faire correspondre la nouvelle conception politique de la société qui fait la spécificité de la nation. Cette nouvelle manière d’appréhender la société (terme d’ailleurs qui apparaît à l’occasion de ces réflexions) conçoit en effet son unité en lien avec son autonomie politique, d’où l’insistance primordiale sur le fait d’attribuer la souveraineté de l’Etat à la nation. Ce lien est dû à la plasticité désormais assumée de ses institutions principales, la difficulté étant donc d’unifier désormais des individus considérés dans leur liberté et donc dans leur participation active à la transformation permanente de la société étatique dont ils font partie, d’où une pente logique tendant à donner une forme républicaine et démocratique à la nation. C’est bien cette forme qui finira par se généraliser comme la plus adaptée à cette nouvelle société qu’est en réalité la nation. La version ethno-culturelle de la nation est donc un phénomène paradoxal, tentant de faire tenir ensemble, sans moyen d’y parvenir, deux logiques et deux conceptions hétérogènes de la société. Vouloir y revenir d’une manière ou d’une autre est encore plus une impasse dans notre pays, puisque la tradition politique et idéologique de la France, sur ce sujet, est notoirement incompatible avec une définition essentialiste de ce qui fait société. C’est en effet particulièrement en France que naît et se développe une conception universaliste et politique de la nation, cette dernière étant comprise comme la communauté politique des citoyens et l’ensemble des individus composant un État, sans se préoccuper de leurs caractéristiques personnelles, et donc en ignorant volontairement le critère de leurs origines ethniques supposées. Et c’est sur ce paradoxe pourtant flagrant assimilant nation et revendication d’une essence ethno-culturelle, que se base la dénonciation naïve de la nation (au mépris autant de son sens originel que de son importance vitale pour la démocratie) de la part de tous les post-nationaux, de gauche et de droite, favorables à l’européisme, à la déconstruction de la souveraineté, à la mondialisation néolibérale, et à l’altermondialisation.

 

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Il fallait donc disposer d’un terme décrivant la théorie et la pratique qui se base sur la définition strictement politique, juridique et démocratique de la nation, évitant les confusions intéressées visant à la confondre avec le nationalisme ethno-culturel. Voici ce que sera donc le nationisme dans ces pages.

 

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Partie 1/6 – A l’origine du mot « nationisme »

Partie 2/6 – Les enjeux du nationisme

Partie 3/6 – Nation et État, quel lien dans une démocratie ?

Partie 4/6 – Brève histoire de la nation politique

Partie 5/6 – Nationisme VS nationalisme

Partie 6/6 – Pour une nationalité socio-politique

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